Plume d'or   Inscrit le: 09-06-2009 De: Rouen, Mornes des esses et Casablanca |
Andrea Ada Haller Bonjour, je me présente, Andrea Ada Haller. Je suis née le 17 avril 1957 dans la petite ville de Kall, qui se trouve dans le district de l’Eifel, en Allemagne de l’Ouest. Je suis brune, mesurant un mètre et soixante-treize centimètres. J’ai grandi entourée de forêts, de collines et de silences, dans un endroit où la nature apaise autant qu’elle isole. Je suis une jeune femme de 19 ans, avide de liberté, curieuse du monde, désireuse de vivre selon mes propres règles. J’aimais observer les gens, écouter leurs histoires et imaginer ce que serait ma vie loin des cadres imposés.
Je suis née dans une famille que l’on pourrait qualifier de correcte, sans excès ni manque. Mon père, Otto Haller, est né le 18 février 1928. C’est un homme discret, travailleur, peu démonstratif, mais profondément attaché à sa famille. Il a toujours cru aux valeurs de l’effort, de la stabilité et du devoir. Ma mère, Ilse Haller, née Weber le 24 août 1932, est une femme plus douce, plus attentive, parfois inquiète pour moi, car elle sentait que je n’étais pas faite pour rester enfermée dans une vie trop étroite.
J’ai un frère aîné, Hans Haller, né le 16 décembre 1953. Il a toujours été l’exemple à suivre. Bon élève, sérieux, respectueux, il incarnait tout ce que mes parents espéraient. Moi, j’étais différente. Non pas mauvaise ni ingrate, mais simplement ailleurs. Je posais trop de questions. Je voulais comprendre pourquoi il fallait suivre un chemin déjà tracé. Cette différence a souvent créé une distance silencieuse entre moi et le reste de la famille.
Après l’obtention de mon Abitur, j’ai pris une décision importante : quitter le domicile familial. J’avais besoin de prouver que je pouvais exister par moi-même. J’ai trouvé un petit logement et un emploi de serveuse à la Gaststätte Gier, un restaurant apprécié à Kall. Le travail était parfois fatigant, mais j’aimais le contact avec les clients, les conversations banales, les sourires, cette impression de participer à la vie quotidienne des autres.
Malgré mon départ, je restais proche de mes parents. Je les appelais régulièrement, au moins une fois par semaine. Je voulais les rassurer, leur montrer que tout allait bien, que je savais me débrouiller. Je pensais sincèrement être en sécurité. Kall était une ville tranquille, presque trop calme.
Le 28 juin 1976, j’avais eu une journée assez longue et difficile. Certains clients avaient été désagréables, mais bon, cela arrive assez souvent dans mon métier. Le soir, en rentrant chez moi après le travail, je descendis du bus 891 à l’arrêt « Kall Ortsmitte », puis je marchai dix minutes. J’étais arrivée dans mon petit appartement, situé dans une Wohnsiedlung, à 19 heures 45. J’ai mangé des Bratkartoffeln avec un œuf. J’ai allumé ma petite télévision, puis j’ai regardé le Tagesschau de Das Erste à 20 heures.
Ce soir-là, un reportage m’a profondément bouleversée. On y voyait Rudolf et Hildegard Schäffer, les parents d’une jeune fille disparue, Sandy. Leur détresse était palpable. Leurs visages étaient marqués par l’angoisse, l’inquiétude, la peur de ne jamais revoir leur fille de 16 ans. J’ai ressenti une tristesse profonde, presque viscérale. Cette jeune fille avait seulement trois années de moins que moi… J’ai appelé ma mère juste après le journal du soir et lui ai parlé de cette affaire, disant que quelque chose n’allait pas, que cela me faisait peur. Ma mère tenta de me rassurer malgré sa propre peur ; elle soutenait ces pauvres parents en quête de vérité. Lorsque j’ai terminé la communication avec ma mère, j’allai prendre ma douche, bien chaude, comme j’aime, mais je n’étais pas détendue comme d’habitude. Les minutes passèrent. Je continuais à penser à Sandy Schäffer. À ses parents. À cette peur qui semblait flotter dans l’air, sans que l’on puisse la nommer clairement.
J’ai voulu m’aérer l’esprit en lisant mon livre de chevet, Bonjour tristesse de Françoise Sagan ; j’en étais à la page 34 sans vraiment avancer dans ma lecture… L’heure avançant, je me suis dit qu’il fallait que j’aille dormir pour ma prochaine journée de travail !
Le lendemain, je me rendis à la Gaststätte Gier comme d’habitude. Je pris la ligne 891 depuis la gare de Kall jusqu’à l’arrêt « Aachener Straße ». Je passais dix minutes dans ce bus, puis je marchais environ sept à neuf minutes pour arriver au restaurant, selon ma motivation et surtout le temps qu’il faisait. La journée se déroula normalement, sans prise de tête comme la veille. J’aimais vraiment mon métier ; j’avais le contact facile avec les clients. Certains étaient réguliers, d’autres de passage, et parfois des vacanciers venant de France et des Pays-Bas…
À la fin de mon service, un client régulier, Lars, engagea la conversation avec moi. Il m’avait déjà invitée à sortir quelques mois auparavant. À l’époque, j’avais refusé poliment : je ne voulais pas mélanger le travail et ma vie privée. Ce soir-là, il insista de nouveau. Peut-être par lassitude, peut-être par naïveté, j’acceptai, mais je lui avais dit que je finissais plus tard que d’habitude ce jour-là. Je ne voyais pas le danger. Après tout, je le connaissais de vue ; il venait souvent, on échangeait régulièrement sur tout et rien à la fois. Il m’avait attendue jusqu’à la fin de ma journée, car il s’était aussi proposé de me ramener après notre rendez-vous.
Il était venu avec un van Volkswagen bleu ; il m’avait indiqué qu’il travaillait à son compte dans le domaine du carrelage.
Il me fit monter dans son automobile, un modèle T2. Malgré mes craintes, il tenta de me mettre à l’aise en me faisant la conversation. Il démarra l’engin pour que nous puissions prendre l’autoroute A1 en direction de Cologne, afin d’aller manger dans une Raststätte. Au bout de treize minutes de trajet, je fus surprise en constatant que le van n’était pas séparé, entre la partie où se trouvaient les occupants et l’arrière destiné au matériel, par une quelconque paroi. Il faisait sombre, on n’y voyait rien. Je n’étais pas réellement en confiance.
Soudain, un homme surgit de l’arrière du véhicule. Il me saisit par le cou ; je tentai de me débattre, en vain… Il m’avait tirée de mon siège vers le fond de la camionnette ! Lars continuait de conduire, comme s’il savait que cela allait arriver… Il m’attacha les bras dans le dos ; je me débattais, mais l’homme était très fort… Il m’attacha les jambes… Et plaça sur ma bouche de quoi me faire taire… Lars arrêta le van de l’horreur… Je ne savais pas où on était !
L’homme qui m’avait tirée à l’arrière de l’automobile commença à me déshabiller. Je me débattais, je ne voulais pas que l’on puisse me toucher, je voulais vivre. Un instant, je me mis à penser au Tagesschau que j’avais regardé, et je me suis dit que je ne pouvais pas subir ça pour ma famille… Je tentais de crier, mais le son était étouffé. Celui qui m’avait déshabillée me frappait, car je me tordais dans tous les sens pour résister, mais il me viola… J’eus atrocement mal… Les larmes coulaient sur mes joues… Quand l’inconnu eut fini avec moi, Lars prit le relais ; j’ai reconnu sa manière de respirer… On se connaissait depuis des mois. Je pensais que c’était juste un homme timide, mais c’était en réalité une bête sauvage, comme l’autre… Les deux hommes me violèrent pendant un moment déjà… J’avais des hématomes, j’avais très mal… Je voulais que quelqu’un puisse m’aider à me sortir de ce cauchemar !
L’autre homme dit à Lars qu’il fallait qu’il se débarrasse de moi… Je ne savais pas pourquoi, mais je me mis à penser à la jeune fille que j’avais vue dans le Tagesschau sur Das Erste, la jeune Sandy Schäffer…
L’un d’eux se mit à m’étrangler. Je sentis le second mettre un objet autour de mon cou ; il serra l’objet tellement fort que mon âme quitta mon corps en deux minutes… Tout comme l’adolescente qui m’avait émue par sa disparition, ma famille aussi connaîtra celle de la leur…
Le 2 juillet 1976, mon corps fut retrouvé dans le Nationalpark Eifel, près d’un lac. J’étais partiellement dénudée. Une signature particulière. Un silence froid. Une violence absurde.
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