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Sujet
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Toute société humaine vit des crises, la nôtre soumise à la loi du profit néglige trop souvent les valeurs humaines fondamentales qui ont donné un visage à l’humanisme. Sur ce mot, on pourrait disputer dans les bibliothèques avec le savoir livresque, mais le véritable humanisme est celui que l’on acquiert dans le livre du monde. Ces deux conceptions sont-elles aussi étrangères que l’on pourrait le penser de prime abord ? Ne sont elles pas toutes les deux une recherche de notre vérité ?
Ce récit n’est pas un roman ni une simple biographie racontant la vie d’un homme ayant mené un combat où l’on connaît l’ennemi. Pourtant il fut témoin d’autant de cruautés qu’il en advient dans de vraies guerres. Il lui fallut les mêmes qualités pour surmonter les épreuves, contre les forces déchaînées du gros temps; il fallait la force, le courage, l’endurance et l’intelligence pour déjouer bien des pièges et dépasser sa condition;il lui fallait certainement aussi de la chance qu’il évalue à cinquante pour cent pour échapper à la mort que tant d’autres ont connu parmi ses camarades. Il fallait avoir le sens des valeurs morales, être plus préoccupé de son devoir à l’égard des autres que de sa propre gloire. Il fallait savoir se soumettre à l’ordre du monde, avouer sa petitesse et sa faiblesse, accepter les limites humaines devant ces forces qui nous dépassent. Il fallait devenir un « Homme » au sens homérique « Ἄνδρα μοι ἔννεπε͵ Μοῦσα͵ πολύτροπον͵ ὃς μάλα πολλὰ
πλάγχθη͵ »
A quatre vingt quatre ans, il a accepté de me parler de lui avec pudeur et peur d’en dire trop ou pas assez, pour seuls témoins nous avions son épée de vérité et la présence du massif du mont blanc dont la photo panoramique accrochée au mur de la salle à manger où il me reçoit, rappelle la vaste scène de théâtre où il accomplit ses exploits sans public ; parfois, il se lève de son siège et me montre sur la photo, comme s’il était devant un tableau noir, les itinéraires dont il me parle.
Ce récit sera le résultat d’une double perspective : celle de Martial et la mienne, celle d’un homme d’action et celle d’un homme des livres. Je me suis efforcé de ne pas trahir ses propos. Au cours de nos entretiens des paroles revinrent avec insistance « cela, il ne faut pas le dire »- ; « j’ai toujours eu l’intime conviction d’avoir été protégé par mon père » ; « il faut respecter la montagne, » comme une divinité » ai-je ajouté. Car il s’agit bien d’un lieu où l’on sent plus qu’ailleurs que s’imbriquent les forces humaines et divines, devant ce mystère qui nous fait lever les yeux vers le ciel pour chercher une présence dans une quête d’absolu et d’espérance. Il ne s’éloigne jamais longtemps du réalisme et le merveilleux de la montagne lui semble interdit, tant le poids des morts semble encore présent et obsédant. Il est souvent perplexe sur l’intérêt de parler de lui, sa femme et moi-même nous le rassurons sur ce point et nous lui expliquons que l’évolution de sa vie est aussi celle de son pays, de sa région, qui orientée vers l’élevage, s’est transformée avec les grands travaux des barrages, puis avec le tourisme de masse.
Qu’avons-nous en commun avec ces hommes dont l’exception devient quotidiennement ordinaire ? Notre argile sensible, nos sentiments qui nous relient dans une chaîne où la solidarité de la protection ou du secours puisent leurs racines à la source même de notre humanité. Combien de fois Martial m’a-t-il rappelé que la chanson qu’il avait fait sienne était celle d’Enrico Macias, évoquant la nostalgie de son pays ! Il en connaissait encore les paroles « J’ai quitté mon pays , J’ai quitté ma maison, Ma vie ma triste vie Se traîne sans raison J’ai quitté mon soleil ». Comme tant d’autres avant lui, il éprouva ce sentiment d’exil rejoignant ainsi tous ces frères humains qui se disent de quelque part avec les harmoniques d’Ulysse…
Pierre-Louis SESTIER
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