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Sujet
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ÉTRANGE BIBLIOTHÈQUE
Gisèle avait consenti à m’accompagner jusqu’à la bibliothèque dont elle m’avait parlé si souvent et que je me ferai enfin le plaisir de connaître. Le bâtiment était quelconque, perdu dans la banlieue. Pas de plaque signalétique, une porte cochère, une loge qui aurait pu être celle d’un concierge. Gisèle me fit entrer et m’abandonna aux bons soins du gardien, Albert, qu’elle semblait bien connaître.
Celui-ci m’introduisit dans des locaux en enfilade éclairés par une verrière et quelques lampes distribuant chichement la lumière. Les murs étaient tapissés de rayonnages abondamment garnis d’ouvrages aux reliures de cuir fatiguées, quelquefois rehaussées de motifs et lettres dorées. Mon mentor m’expliqua comment m’orienter dans ce dédale étroit et l’organisation générale des lieux : thèmes, époque, origine culturelle.
Sa sollicitude cordiale n’alla pas plus loin, il semblait avoir de nombreuses occupations urgentes. Il me laissa seul dans les lieux (oui, j’étais tout seul) où flottait l’odeur du vieux papier et du cuir, qui était pour moi l’odeur du mystère et de la découverte, encore soulignée par la présence de nombreuses toiles d’araignée. Je commençais ma déambulation, m’arrêtant ça et là, compulsant un ouvrage, caressant de la main la tranche décorée des volumes alignés, m’étonnant sans cesse de leur richesse et de leur diversité.
Beaucoup de ces livres étaient d’origine étrangère et imprimés en VO, comme on dit à la Télé. Anglais, Espagnol, Arabe, Chinois et Latin largement représentés. Je fis le tour en trois quart d’heure et m’intéressais à ce que je pouvais déchiffrer, en langue française d’avant et de maintenant. Je pris au hasard (était-ce le hasard ?) un ouvrage de Robert Merle « Si le Midi avait voulu » et je m’installais confortablement au salon de lecture. Confort sommaire, car les sièges n’étaient pas rembourrés. Aucune importance car j’étais déjà absorbé par ma lecture…
… Lecture diagonale, je dus m’y résoudre. Je n’allais pas passer ma vie dans cet antre, aussi étrange soit-il. Mal éclairé, en plus. J’y reviendrai sans doute, mais en attendant, il me tardait de retrouver la lumière et le confort de chez moi pour déguster quelques morceaux choisis. Je quittais le Midi qui n’avait pas voulu et grappillais trois ouvrages dans les rayonnages. Ça ferait bien la semaine. Je planquais le tout à l’abri de mon caban, subrepticement, mais avec la ferme intention de les ramener : on a des principes, non ?
Lorsque je passais devant la loge, je demandais à monsieur Albert s’il était possible de revenir dans une semaine et que je serais ravi de pouvoir passer de temps en temps.
• Alors, ça vous a plu ?
• Je suis positivement enchanté, acquiesçais-je.
• Bon, alors plutôt le mercredi après-midi.
Je sortis avec l’impression bizarre qu’il n’était pas dupe de ma petite entourloupe.
Rentré chez moi, après souper, je délaissais la lucarne TV et pris le premier des trois volumes hold-upés : « La vie de Château » de Juliette Benzoni. Autant j’ai horreur de ses romans à rallonges dits historiques mais surtout manichéens, que j’apprécie les ouvrages où elle fait strictement œuvre d’historienne. Bien documenté, bien écrit, elle décrit la vie de la bourgeoisie et de la noblesse entre le mi-dix-neuvième et de début du vingtième siècle. Les usages et les mœurs de la vie provinciale et parisienne. Sortis de la caricature, sans occulter la hiérarchie des classes sociale, possédants et serviteurs. Sujet déjà traité par la Bonne Dame de Nohan, Baronne Du Devant, Georges Sand : Les migrations saisonnières des hôtels parisiens vers les châteaux de province.
Mon choix n’était pas innocent, car je prisais particulièrement le chapitre consacré à Edmond Rostand et Rosemonde Gérard : Paris-Cambo, Villa Arnaga. Eh oui, j’y étais passé et j’avais soif d’en connaître davantage…. Le vent de l’histoire à fait le reste, guerres et crises ont mis à mal tous les nantis héréditaires au profit d’autres hiérarchies de fortunes souvent plus arrogantes. Je fis le parallèle avec un ouvrage discrètement auto biographique de Jean d’Ormesson. Ah, grandeur et décadence … Je me régalais de ma lecture illustrée des souvenirs visuels et sonores de la Villa Arnaga.
Le lendemain, je décidais de jeter un œil sur les livres restants. Le seul que j’avais pris au hasard, le plus gros, le plus lourd, le plus ancien sans doute, c’est celui-là que je pris en mains. La couverture de cuir repoussé, dorée au fer, portait le titre de « Robinson Crusoé » de Daniel De Foe. Mince alors, mauvaise pioche ! Malgré le souvenir d’une lecture qui m’avait captivé enfant, je n’avais aucune envie de le relire. Peut-être les illustrations ? Je le feuilletais : effectivement, il était abondamment pourvu de gravures de qualité.
J’étais intrigué par l’importance de la couverture et, en regardant de plus près, je m’aperçus que les liasses reliées se raccordaient à deux épaisseurs de carton dont un seulement était marouflé de cuir. Bizarre, bizarre, vous avez dit bizarre ? L’emprunteur de service ne fait ni une, ni deux, il prend un coupe-papier et décolle le carton décoré en surépaisseur. Ça vient assez facilement, et, surprise, laisse apparaître un feuillet inséré là. Une pince à épiler en permet l’extraction sans abîmer davantage la couverture.
C’est du vélin et ça sent vraiment le renfermé, avec relent de moisi. Je déplie délicatement la feuille de papier, car elle était pliée comme une lettre. Un texte manuscrit apparaît, pattes de mouche. Une loupe et, bingo, tenez-vous bien, je tiens en main une dédicace de l’Auteur adressé à une charmante Madame Delarosière, de prénom Edmée, apparemment très bien placée dans la hiérarchie des amitiés, voire davantage (et plus, si affinités) du père Daniel. Était-ce une correspondance cryptée ou un simple message ? La longueur et la teneur du texte en ferait douter. Faudrait en savoir plus. On consultera Mister Google… Et si c’était un canular ? Je réexamine le livre, les dates l’édition : c’est une VO ! La tentation est grande de garder ce trésor. Mes principes y résisteront-ils ?
… Je laisse mes scrupules en fond d’écran et attrape le troisième volume. Vieille reliure, titre en lettres gothiques : « Grimoire d’Angelina Tremlet ». Voyons cela.
Surprise : L’ensemble de l’ouvrage, imprimé sur papier façon parchemin, est couvert de caractères cunéiformes. Je reste interdit, que vais-je pouvoir bien tirer de tout ça, ma curiosité est pourtant aiguillonnée. Essayer de le traduire (Via Mister Google) ou m’adresser à un spécialiste ? Boulot colossal et support coûteux of course. Sans compter le temps nécessaire.
Sans doute pour arriver à terme à la recette d’un élixir souverain contre tout au temps d’Hamourabi. Et puis ça me semble vraiment étrange, car c’est la première idée qui viendrait à l’esprit de tout un chacun. Non, il doit y avoir quelque chose d’autre. Le bouquin, même s’il date, nous ramène au pire en fin de dix-neuvième, période où le symbolisme et les textes ésotériques font florès….
Peut-être ai-je été inspiré par un esprit désincarné, (pourquoi pas celui d’Angélina) mais il m’est venu l’idée de considérer ces écrits d’un point de vue strictement graphique. Ça m’a coûté pas mal de de papier d’imprimante, mais voilà. J’ai repris chaque page en colorant au marker fluo transparent les caractères les plus présents dans le texte, une couleur pour chacun, d’abord limité à trois puis à quatre.
Le résultat a payé. Petit à petit j’ai vu apparaître des mots en bonne et intelligible écriture, qui, assemblés par mes soins, ont fini par représenter un texte d’une dizaine de feuillets. Mon intuition avait été la bonne : j’avais en mains un salmigondis d’incantations divinatoires implorant les forces obscures, censées donner à l’officiant le pouvoir de satisfaire tous les fantasmes récurrents classiques. Argent, bonheur puissance et séduction.
J’étais secoué par le rire, mais je m’étais bien éclaté dans ma démarche à la Sherlock. Tous les jeux ont une fin. M’ouvrirai-je à Gisèle de ces péripéties ? (Élémentaire, ma biche !) Rapporterai-je mes emprunts au cimetière des livres d’ailleurs ?
Finalement, Gisèle n’en a rien su, ma conscience est restée sereine. Tous les livres je les ai ramenés d’où ils venaient, tels que je les avais trouvés. Le gardien avait toujours son sourire ambigu. J’ai beau rigoler de tout cela, mais souvent, il vaut mieux laisser les secrets dormir… Prudent, Mézigue.Parceval
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