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Le Crapaud Victor HUGO 1802 – 1885

  • Ce sujet contient 3 réponses, 3 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Avatar photodaniel46, le 09-06-2025 18:47.
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  • #2720592
    Plume de platine
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    Avatar photopinochio
      • Sujet: 1359
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      Que savons-nous ? qui donc connaît le fond des choses ?
      Le couchant rayonnait dans les nuages roses ;
      C’était la fin d’un jour d’orage, et l’occident
      Changeait l’ondée en flamme en son brasier ardent ;
      Près d’une ornière, au bord d’une flaque de pluie,
      Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie ;
      Grave, il songeait ; l’horreur contemplait la splendeur.
      (Oh ! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur ?
      Hélas ! le bas-empire est couvert d’Augustules,
      Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules,
      Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils !)
      Les feuilles s’empourpraient dans les arbres vermeils ;
      L’eau miroitait, mêlée à l’herbe, dans l’ornière ;
      Le soir se déployait ainsi qu’une bannière ;
      L’oiseau baissait la voix dans le jour affaibli ;
      Tout s’apaisait, dans l’air, sur l’onde ; et, plein d’oubli,
      Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,
      Doux, regardait la grande auréole solaire ;
      Peut-être le maudit se sentait-il béni,
      Pas de bête qui n’ait un reflet d’infini ;
      Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche
      L’éclair d’en haut, parfois tendre et parfois farouche ;
      Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,
      Qui n’ait l’immensité des astres dans les yeux.
      Un homme qui passait vit la hideuse bête,
      Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête ;
      C’était un prêtre ayant un livre qu’il lisait ;
      Puis une femme, avec une fleur au corset,
      Vint et lui creva l’œil du bout de son ombrelle ;
      Et le prêtre était vieux, et la femme était belle.
      Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel.
      – J’étais enfant, j’étais petit, j’étais cruel ; –
      Tout homme sur la terre, où l’âme erre asservie,
      Peut commencer ainsi le récit de sa vie.
      On a le jeu, l’ivresse et l’aube dans les yeux,
      On a sa mère, on est des écoliers joyeux,
      De petits hommes gais, respirant l’atmosphère
      À pleins poumons, aimés, libres, contents ; que faire
      Sinon de torturer quelque être malheureux ?
      Le crapaud se traînait au fond du chemin creux.
      C’était l’heure où des champs les profondeurs s’azurent ;
      Fauve, il cherchait la nuit ; les enfants l’aperçurent
      Et crièrent : « Tuons ce vilain animal,
      Et, puisqu’il est si laid, faisons-lui bien du mal ! »
      Et chacun d’eux, riant, – l’enfant rit quand il tue, –
      Se mit à le piquer d’une branche pointue,
      Élargissant le trou de l’œil crevé, blessant
      Les blessures, ravis, applaudis du passant ;
      Car les passants riaient ; et l’ombre sépulcrale
      Couvrait ce noir martyr qui n’a pas même un râle,
      Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait
      Sur ce pauvre être ayant pour crime d’être laid ;
      Il fuyait ; il avait une patte arrachée ;
      Un enfant le frappait d’une pelle ébréchée ;
      Et chaque coup faisait écumer ce proscrit
      Qui, même quand le jour sur sa tête sourit,
      Même sous le grand ciel, rampe au fond d’une cave ;
      Et les enfants disaient : « Est-il méchant ! il bave ! »
      Son front saignait ; son œil pendait ; dans le genêt
      Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait ;
      On eût dit qu’il sortait de quelque affreuse serre ;
      Oh ! la sombre action, empirer la misère !
      Ajouter de l’horreur à la difformité !
      Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté,
      Il respirait toujours ; sans abri, sans asile,
      Il rampait ; on eût dit que la mort, difficile,
      Le trouvait si hideux qu’elle le refusait ;
      Les enfants le voulaient saisir dans un lacet,
      Mais il leur échappa, glissant le long des haies ;
      L’ornière était béante, il y traîna ses plaies
      Et s’y plongea, sanglant, brisé, le crâne ouvert,
      Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert,
      Lavant la cruauté de l’homme en cette boue ;
      Et les enfants, avec le printemps sur la joue,
      Blonds, charmants, ne s’étaient jamais tant divertis ;
      Tous parlaient à la fois et les grands aux petits
      Criaient : «Viens voir! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre,
      Allons pour l’achever prendre une grosse pierre ! »
      Tous ensemble, sur l’être au hasard exécré,
      Ils fixaient leurs regards, et le désespéré
      Regardait s’incliner sur lui ces fronts horribles.
      – Hélas ! ayons des buts, mais n’ayons pas de cibles ;
      Quand nous visons un point de l’horizon humain,
      Ayons la vie, et non la mort, dans notre main. –
      Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase ;
      C’était de la fureur et c’était de l’extase ;
      Un des enfants revint, apportant un pavé,
      Pesant, mais pour le mal aisément soulevé,
      Et dit : « Nous allons voir comment cela va faire. »
      Or, en ce même instant, juste à ce point de terre,
      Le hasard amenait un chariot très lourd
      Traîné par un vieux âne éclopé, maigre et sourd ;
      Cet âne harassé, boiteux et lamentable,
      Après un jour de marche approchait de l’étable ;
      Il roulait la charrette et portait un panier ;
      Chaque pas qu’il faisait semblait l’avant-dernier ;
      Cette bête marchait, battue, exténuée ;
      Les coups l’enveloppaient ainsi qu’une nuée ;
      Il avait dans ses yeux voilés d’une vapeur
      Cette stupidité qui peut-être est stupeur ;
      Et l’ornière était creuse, et si pleine de boue
      Et d’un versant si dur que chaque tour de roue
      Était comme un lugubre et rauque arrachement ;
      Et l’âne allait geignant et l’ânier blasphémant ;
      La route descendait et poussait la bourrique ;
      L’âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique,
      Dans une profondeur où l’homme ne va pas.

      Les enfants entendant cette roue et ce pas,
      Se tournèrent bruyants et virent la charrette :
      « Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête ! »
      Crièrent-ils. « Vois-tu, la voiture descend
      Et va passer dessus, c’est bien plus amusant. »

      Tous regardaient. Soudain, avançant dans l’ornière
      Où le monstre attendait sa torture dernière,
      L’âne vit le crapaud, et, triste, – hélas ! penché
      Sur un plus triste, – lourd, rompu, morne, écorché,
      Il sembla le flairer avec sa tête basse ;
      Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce ;
      Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant
      Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang,
      Résistant à l’ânier qui lui criait : Avance !
      Maîtrisant du fardeau l’affreuse connivence,
      Avec sa lassitude acceptant le combat,
      Tirant le chariot et soulevant le bât,
      Hagard, il détourna la roue inexorable,
      Laissant derrière lui vivre ce misérable ;
      Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.

      Alors, lâchant la pierre échappée à sa main,
      Un des enfants – celui qui conte cette histoire, –
      Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire,
      Entendit une voix qui lui disait : Sois bon !

      Bonté de l’idiot ! diamant du charbon !
      Sainte énigme ! lumière auguste des ténèbres !
      Les célestes n’ont rien de plus que les funèbres
      Si les funèbres, groupe aveugle et châtié,
      Songent, et, n’ayant pas la joie, ont la pitié.
      Ô spectacle sacré ! l’ombre secourant l’ombre,
      L’âme obscure venant en aide à l’âme sombre,
      Le stupide, attendri, sur l’affreux se penchant,
      Le damné bon faisant rêver l’élu méchant !
      L’animal avançant lorsque l’homme recule !
      Dans la sérénité du pâle crépuscule,
      La brute par moments pense et sent qu’elle est sœur
      De la mystérieuse et profonde douceur ;
      Il suffit qu’un éclair de grâce brille en elle
      Pour qu’elle soit égale à l’étoile éternelle ;
      Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las,
      Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats,
      Fait quelques pas de plus, s’écarte et se dérange
      Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange,
      Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton,
      Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon.
      Tu cherches, philosophe ? Ô penseur, tu médites ?
      Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites ?
      Crois, pleure, abîme-toi dans l’insondable amour !
      Quiconque est bon voit clair dans l’obscur carrefour ;
      Quiconque est bon habite un coin du ciel. Ô sage,
      La bonté, qui du monde éclaire le visage,
      La bonté, ce regard du matin ingénu,
      La bonté, pur rayon qui chauffe l’inconnu,
      Instinct qui, dans la nuit et dans la souffrance, aime,
      Est le trait d’union ineffable et suprême
      Qui joint, dans l’ombre, hélas ! si lugubre souvent,
      Le grand innocent, l’âne, à Dieu le grand savant.

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    • Auteur
      Réponses
      • #3571219
        Plume de platine
        ★★★★★☆
        Avatar photopinochio
          • Sujet: 1359
          • Réponses: 7613

          Mon poème préféré, c’est l’Âne, le livre est sur mon bureau et je ne pourrais jamais me lâcher de le reprendre par passage, pour mon régal. Ce dialogue philosophique entre deux génies !!!

          Merci beaucoup, qui ne pourra pas apprécier l’œuvre de Victor Hugo !

        • #3571294
          Administratrice
          Avatar photoSybilla
          Maître des clés
            • Sujet: 17805
            • Réponses: 198119

            Bonsoir Cher Ami poète Cornel,

            Superbe poésie de Victor Hugo qui m’a énormément touchée !

            Quel acharnement !
            Quelle cruauté !

            Cet âne est humain, lui !

            Je pense que lorsque des erreurs sont commises, il faut s’excuser.
            Et le pardon est accordé.

            Il n’est pas si difficile de dire pardon.

            La conscience humaine de faire du mal ne doit pas être à sens unique dans la vie.

            Errare humanum est.

            Le reconnaître est de la sagesse.

            Je n’apprécie pas la cruauté humaine.
            Et si l’on se rend compte que l’on a profondément blessé une personne ayant vécu auparavant des maux, raison de plus pour remettre les pendules à l’heure pour arranger les choses.
            Juste un petit mot gentil et dire pardon n’est pas la mer à boire.
            Et tout rentre dans l’ordre.

            Merci infiniment pour ce superbe partage que j’ai beaucoup aimé lire et qui a transpercé mon cœur !

            Belle nuit Cher Ami poète Cornel !
            Toutes mes amitiés
            Sybilla

            Le r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)
          • #3571380
            Plume de diamant
            ★★★★★★
            Avatar photodaniel46
            Membre Oasis
              • Sujet: 6433
              • Réponses: 18331

              Je ne connaissais pas ce passage de la Légende des Siècles.

              Quelle puissance, quelle force!!!!

              On retrouve là vraiment tout le génie de cet immense écrivain qui savait parler au coeur, dans ses poésies comme dans ses romans.

              Un choix magnifique qui reste aussi une leçon pour les hommes d’aujourd’hui, qui se comportent de plus en plus comme ces enfants.

              Merci, merci, merci…. et bravo pour ce choix.


              Science sans conscience n'est que ruine de l'?me (Rabelais)
          Vous lisez 2 fils de discussion
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