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HIATUS – VINS 57
INCROYABLE MAIS FAUX
Voilà qu’il recommence à s’agiter.
― Calme-toi, tu n’y es pas du tout, un clone ça suit la gestation normale ou la couveuse en admettant que ce soit au point, et surtout pas de mémoire autre qu’atavique. Or, j’ai pris conscience à l’état adulte, habité par la mémoire d’un certain Lucas Kervelec, modèle 66. Plus toi que moi, tu meurs ! S’il y a un mot dans le dico qui colle à mon état c’est AVATAR. La créature qui te cause présentement est l’avatar de Lucas 66. Depuis, toi tu as vécu et tu vis ta vie, moi je vis la mienne depuis le printemps 2008.
Pas calmé, le libraire écrivain, il déambule dans les rayons, fait trois fois le tour du bureau en faisant des grands gestes et ruminant :
― Pas possible, pas possible, c’est fou… ou c’est moi qui suis dingue.
― Pour un rêveur professionnel, c’est pas bien de douter de l’impossible. Tu veux des preuves, des trucs imparables, taillés dans l’intime ? Allons Lucas, j’étais toi, là-bas en août à Oran. T’aurais préféré oublier, hein. Et ta première nuit avec Annette, tu veux des détails ?
Vaincu, Lucas senior s’écroule sur son fauteuil. Ils vont s’expliquer un bon moment avant que l’évidence s’impose.
― Mais alors c’est extraordinaire, tu te rends compte, tu es la preuve vivante qu’ILS existent et de ce qu’ils sont capables de faire.
Quand je vais l’annoncer à Annette et que ça va se savoir, nous allons devenir célèbres.
― Là, je t’arrête, tu ne feras rien de tout ça ! Mais réfléchis, andouille, si jamais on m’avait cru, que se serait-il passé, hein ? Ah, tu commences à voir… Ben oui, on m’aurait mis le grappin dessus et j’aurais été traité comme une souris de labo et peut-être coupé en fines rondelles pour voir ce que j’ai dans le crane. Dans l’intérêt supérieur de la science et du pays, off course. Qui sait d’ailleurs si tu n’aurais pas écopé de quelque dommage collatéral, toi, le modèle. Et tu voudrais que ça m’arrive ? Je ne suis pas persuadé que certains, d’officines discrètes, n’aient pas envisagé l’hypothèse de ma réalité. J’ai même l’impression d’être surveillé.
Là, Lucas joue sur du velours. Il estime que Senior en sait suffisamment. Il le connaît comme s’il l’avait fait. Il sait qu’il ne craint rien et qu’il va obtenir la complicité qu’il souhaite. Sans compter la menace voilée qui vient d’être évoquée.
― Mais alors comment faire ?
― C’est pour cela principalement que je suis là. La seule issue possible qui nous permette de couper court à toute recherche existe.Tu ne vois pas ? Mais voyons, ça crève les yeux : Je suis ton fils naturel, fruit d’une relation coupable, hein, petit canaillou, va. Embrasse-moi, Papa !
Un moment de flottement… Un peu affolé, Senior, et par conséquent déjà résigné.
― Annette, elle va me tuer, c’est sûr.
― Allons, un grand garçon comme toi, plein de ressources. Je te connais puisque je fus toi. Et je vais t’aider, tu vas voir. J’ai le statut d’un enfant trouvé en octobre 77. Voyons, ça nous mène, grosso modo, entre décembre 76 et Janvier 77. Cherche autour de cette période, tu étais souvent en mission, je me trompe ?
Lucas voit l’autre réfléchir et soudain s’empourprer. Non, ce n’est pas vrai ! Il perçoit parfaitement son embarras et en devine la cause : sans le vouloir il a mis dans le mille.
― Ma parole, tu es le diable en personne. Oui, à cette époque, on est resté coincés au Centre Spatial pendant trois mois à cause de multiples reports de lancement. On a dû passer les fêtes sur place. Le téléphone c’est bien joli, mais trois mois, c’est long. J’avais une collègue italienne qui me cherchait. Au réveillon du jour de l’an, elle a fini par me trouver, Livia, oui. Difficile de m’en dépêtrer avant le retour. Mais je sais me tenir, pas de danger qu’il y ait eu des suites. On ne s’est jamais revus. Moi, ma vie, c’est Annette.
― J’ai bien compris. Pour rendre ça crédible, ne change rien : tu as l’air salement emmerdé, ça convient parfaitement. Alors deux solutions, soit, disons demain, tu lui avoue que tu m’as vu et tu lui raconte cette demi-vérité, soit tu fais en sorte qu’Annette me voie et pour la suite, tu peux lui faire confiance, je la connais autant que toi.Attablée au chaud dans la crêperie, Sonia s’impatiente. La nuit va bientôt tomber. La lumière brille toujours à l’étage de la librairie. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien encore se raconter, les Lucas. Elle a laissé des messages, ils sont tous les deux sur répondeur. Elle est pleine comme un œuf, c’est sa quatrième crêpe garnie, et sans doute l’équivalent d’une bouteille de cidre bouché. Sans compter ce vieux, qui stationne à la table du coin depuis plus d’une heure et qui n’arrête pas de la mater discrètement. Non mais qu’est-ce qu’il espère, celui-là ? Elle aperçoit une silhouette féminine se diriger vers ‘Les Compagnons d’Armorique’. On dirait bien Annette.
Vite, c’est le moment d’y aller, elle avait déjà réglé ses consommations. L’air frais de la place la saisit, suivi d’un renvoi acide. Burp ! Saloperie de cidre, plus le Chouchen. Elle éructe discrètement en se hâtant vers la librairie. Elle rejoint Annette, qui tambourine à la porte.
― Que se passe-t-il, vous avez un problème ?
― Mon Mari est toujours là, à l’intérieur, depuis midi. Je suis morte d’inquiétude. Il ne répond pas. Pas le temps d’aller chercher le double des clefs, j’appelle les secours.
― N’en faites rien, madame, mon ami est avec lui, ils étudient des documents, mais c’est vrai que ça commence à faire long.A l’étage, Lucas a senti la proximité de Sonia et qu’un problème se pose. Autre chose aussi, le sentiment d’une présence associée à l’idée d’être surveillé. Il s’approche du vitrage et découvre les deux femmes. Et le crépuscule. Bon sang, ils ont perdu la notion du temps, et sur messagerie pour ne pas être dérangés ! Il secoue Senior et ils dévalent au rez-de chaussée vers la porte où Annette tambourine. Il ne va rien leur manquer aux Lucas.
― Non, mais ça va pas, je t’attends depuis deux heures à la maison et tu te mets aux abonnés absents. Tu veux me rendre cardiaque, pas possible !
Lucas intervient car on n’est pas loin des voies de fait.
― Chère Madame, je plaide coupable. C’est moi qui nous ai entraînés dans une discussion passionnante sur l’influence néfaste de Chrétien de Troyes sur la transmission des légendes celtiques, ravalées au rang de courtoiseries pour distraire les dames de jadis. On n’a pas vu le temps passer.A suivre
Parceval
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