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Poème partagé par ThierryCABOT – création poétique en ligne
Quelle
tristesse encore ! Il gèle à pierre fendre.
Sur le pays
sans voix gronde un souffle de cendre
Et les grands
fleuves nus tourmentés par l’hiver
Pleurent des
songes noirs dans leur lit découvert.
Au bord d’un
étang glauque où plus rien ne sait vivre,
Seul, pour
écho peut-être, un craquement de givre
Dont les sons
frappent l’air là-bas comme un danger.
Tout à coup
l’homme semble à lui-même étranger.
Mais non ; il
en est un, coiffé d’écume grise,
Cheminant
sous l’extrême assaut fou de la bise,
Qui, malgré
le chaos, la froidure et le vent,
Porte, cachée
au coeur, la flamme du vivant.
Ses limpides
yeux bruns si charmeusement nobles
Ont l’éclat
des vins chauds tirés de ses vignobles
Et de son
habit rude à l’étoffe au grain lourd,
Emane une
grandeur plus sainte que l’amour.
Après avoir
souffert mille tâches, la veille,
Tout à
l’heure à nouveau, Mathieu fera merveille,
Puis demain,
puis toujours, quel que soit le climat,
A s’user tout
autant les mains que l’estomac.
La terre, il
la connaît depuis qu’au bout des plaines
Feu l’aïeul
tenait haut le sceptre des Jeanlaines,
Oui celui-là
pour qui le moindre aulne ou lopin
Par quelque
roi dût être au moins l’idéal peint.
Partout il
sent frémir, trembler l’élan d’une aile,
Partout
sonner la pierre avec l’aube éternelle,
Partout
renaître enfin du sol comme assoupi,
Et le germe
et la fleur et la grappe et l’épi.
Ce que dit à
mi-voix la colline à la source,
Ce que
murmure l’ombre au faon plein de sa course,
La lumière
qui saigne aux lèvres des roseaux,
Tout chez lui
se fait âme ou pépiements d’oiseaux.
Et ce jour-là
tandis que contre la bourrasque,
Il laisse
voir à peine un infortuné masque,
Qu’en longs
soupirs brumeux, l’ample morte-saison
Se charge de
frimas jusque vers l’horizon,
Mathieu, les
poings serrés, les chevilles tendues,
Beau face aux
cris rageurs des borgnes étendues,
Rêve
longtemps, longtemps à celle qui demain
Parmi les
sentiers bleus, lui tiendra fort la main.
Maintenant
qu’il contient plus que l’or de Byzance,
Qui voudrait
même une heure en gommer la présence ?
Indomptable,
fécond, de ses doigts adorés
L’impérieux
soleil couvre d’émoi les prés.
C’est le
printemps. L’azur que ne trouble aucun vide,
Croît
démesurément comme un espace avide,
Et les eaux
par l’effet d’un miroir diligent,
Sur elles
font courir des liserés d’argent.
Ah près de
lui quel choc pour notre homme à l’ouvrage !
Car du menu
chemin jouxtant le pâturage,
Telle dans
l’air amène une insolite fleur,
Surgit devant
Mathieu la nymphe de son coeur.
La bêche qui
tintait aux coins vifs de la roche
S’est déjà
tue. Ô ciel ! le pied souple, elle approche ;
Voici qu’il
la regarde, ébahi de la voir.
Un clerc n’en
eût pas mieux perdu là tout savoir.
D’où
vient-elle ? Sa robe où joue un peu la brise
L’enveloppe
de grâce en une ronde exquise.
De ses yeux,
à flots doux, extrême volupté,
S’échappent
vers les siens des vagues de clarté.
Il ne la
connaît point et du fond de son être
Depuis
toujours il semble ô combien la connaître.
Par quelle
image neuve, infiniment séduit,
Voit-il sa
longue attente oubliée aujourd’hui ?
Est-ce un
mirage, un leurre, une chimère, un songe ?
Ebloui
jusqu’à même étreindre le mensonge,
Mathieu lève
à deux mains ainsi qu’un preux féal
On ne sait
quel énorme et solaire idéal.
Les champs,
les bois au loin baignés de molles ondes,
A la lumière
tiède offrent des larmes blondes
Et les
parfums joignant leurs baisers autour d’eux
Semblables à
des coeurs, s’envolent, deux à deux.
Quelque chose
d’ardent habite son haleine ;
Elle lui dit
sans fard : « je m’appelle Solène. »
Ô comme dans
le sein confus du paysan
S’entrouvre
un arc-en-ciel et fertile et grisant !
Puis les
regards, les mots deviennent plus complices ;
Le silence
compose un bouquet de délices ;
Ils se sont
tant frôlés, devinés qu’en ce jour
Une promesse
monte en chapelet d’amour.
L’été règne
; le vent hume les herbes chaudes.
L’appel à
vivre bout sur des lits d’émeraudes.
Que de fois
l’un et l’autre, aux replis d’un bosquet,
Ont, corps à
corps, fait tendre un simple nid coquet.
Maintes
vignes là-haut jusqu’au flanc des collines
Gonflent
leurs vaisseaux verts pleins d’ardeurs cristallines
Et les rires
poudreux du soleil conquérant
Fusent parmi
l’eau claire où galope un torrent.
Dès le
matin, pendant que l’émoi le soulève,
Mathieu prend
sa besace et promène son rêve
Des coteaux
semés d’ocre aux plaines de velours
Dont les
vergers tremblants explosent de fruits lourds.
Fut-il jamais
soldat plus fier dans l’aube hellène ?
Il emporte
avec lui l’image de Solène,
Où qu’il
aille, en tout lieu, par les chemins lascifs
Qui la voient
tournoyer devant ses yeux pensifs.
Admirable
semeur, éternel patriarche,
Le sang du
monde coule au rythme de sa marche ;
Et les
Jeanlaines vont, lignée aux chiffres d’or,
Ajouter une
perle à leur divin trésor…
Mais quoi ?
Rien tout à coup ; ce n’est qu’une aventure
Sous le
regard muet de l’aveugle nature ;
A peine un
engouement chez elle passager,
A Neuille où
sa grand-mère avait pu la loger ;
Ensuite la
frivole au gré de ses toquades
Pour
d’illusoires jeux cultivés en cascades,
Doit
retrouver bientôt – perfide coup de poing ! –
Les
bourdonnements creux de quelque ville au loin.
Est-il homme
pourtant avec lequel on joue ?
Le malheur
l’a frappé comme un coeur mis en joue.
Ni les blés,
ni les fleurs, ni les suaves monts
N’auraient su
même offrir du baume à ses démons…
Lorsque les
premiers froids blessent les feuilles mortes,
Quand
l’automne se glisse, obscur, au coin des portes,
Que les
nuages noirs dans leur cortège amer,
Ecrasent le
pays d’un avant-goût d’hiver,
Pareil au
claquedent privé de toute enseigne,
Mathieu n’est
déjà plus qu’une douleur qui saigne,
Une âme
loqueteuse, un Jeanlaines perdu
Qu’un soir,
près de sa ferme, on découvre pendu.
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