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Mathieu et Solène

  • Ce sujet contient 4 réponses, 5 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Avatar photoLyria, le 21-07 22:58.
  • Créateur
    Sujet
  • #7079908
    Avatar photoThierryCABOT
    Membre Oasis
      • Sujet: 942
      • Réponses: 1861

      Poème partagé par ThierryCABOT – création poétique en ligne

       Quelle
      tristesse encore ! Il gèle à pierre fendre.

      Sur le pays
      sans voix gronde un souffle de cendre

      Et les grands
      fleuves nus tourmentés par l’hiver

      Pleurent des
      songes noirs dans leur lit découvert.

      Au bord d’un
      étang glauque où plus rien ne sait vivre,

      Seul, pour
      écho peut-être, un craquement de givre

      Dont les sons
      frappent l’air là-bas comme un danger.

      Tout à coup
      l’homme semble à lui-même étranger.

      Mais non ; il
      en est un, coiffé d’écume grise,

      Cheminant
      sous l’extrême assaut fou de la bise,

      Qui, malgré
      le chaos, la froidure et le vent,

      Porte, cachée
      au coeur, la flamme du vivant.

      Ses limpides
      yeux bruns si charmeusement nobles

      Ont l’éclat
      des vins chauds tirés de ses vignobles

      Et de son
      habit rude à l’étoffe au grain lourd,

      Emane une
      grandeur plus sainte que l’amour.

      Après avoir
      souffert mille tâches, la veille,

      Tout à
      l’heure à nouveau, Mathieu fera merveille,

      Puis demain,
      puis toujours, quel que soit le climat,

      A s’user tout
      autant les mains que l’estomac.

      La terre, il
      la connaît depuis qu’au bout des plaines

      Feu l’aïeul
      tenait haut le sceptre des Jeanlaines,

      Oui celui-là
      pour qui le moindre aulne ou lopin

      Par quelque
      roi dût être au moins l’idéal peint.

      Partout il
      sent frémir, trembler l’élan d’une aile,

      Partout
      sonner la pierre avec l’aube éternelle,

      Partout
      renaître enfin du sol comme assoupi,

      Et le germe
      et la fleur et la grappe et l’épi.

      Ce que dit à
      mi-voix la colline à la source,

      Ce que
      murmure l’ombre au faon plein de sa course,

      La lumière
      qui saigne aux lèvres des roseaux,

      Tout chez lui
      se fait âme ou pépiements d’oiseaux.

      Et ce jour-là
      tandis que contre la bourrasque,

      Il laisse
      voir à peine un infortuné masque,

      Qu’en longs
      soupirs brumeux, l’ample morte-saison

      Se charge de
      frimas jusque vers l’horizon,

      Mathieu, les
      poings serrés, les chevilles tendues,

      Beau face aux
      cris rageurs des borgnes étendues,

      Rêve
      longtemps, longtemps à celle qui demain

      Parmi les
      sentiers bleus, lui tiendra fort la main.


      Maintenant
      qu’il contient plus que l’or de Byzance,

      Qui voudrait
      même une heure en gommer la présence ?

      Indomptable,
      fécond, de ses doigts adorés

      L’impérieux
      soleil couvre d’émoi les prés.

      C’est le
      printemps. L’azur que ne trouble aucun vide,

      Croît
      démesurément comme un espace avide,

      Et les eaux
      par l’effet d’un miroir diligent,

      Sur elles
      font courir des liserés d’argent.

      Ah près de
      lui quel choc pour notre homme à l’ouvrage !

      Car du menu
      chemin jouxtant le pâturage,

      Telle dans
      l’air amène une insolite fleur,

      Surgit devant
      Mathieu la nymphe de son coeur.

      La bêche qui
      tintait aux coins vifs de la roche

      S’est déjà
      tue. Ô ciel ! le pied souple, elle approche ;

      Voici qu’il
      la regarde, ébahi de la voir.

      Un clerc n’en
      eût pas mieux perdu là tout savoir.

      D’où
      vient-elle ? Sa robe où joue un peu la brise

      L’enveloppe
      de grâce en une ronde exquise.

      De ses yeux,
      à flots doux, extrême volupté,

      S’échappent
      vers les siens des vagues de clarté.

      Il ne la
      connaît point et du fond de son être

      Depuis
      toujours il semble ô combien la connaître.

      Par quelle
      image neuve, infiniment séduit,

      Voit-il sa
      longue attente oubliée aujourd’hui ?

      Est-ce un
      mirage, un leurre, une chimère, un songe ?

      Ebloui
      jusqu’à même étreindre le mensonge,

      Mathieu lève
      à deux mains ainsi qu’un preux féal

      On ne sait
      quel énorme et solaire idéal.

      Les champs,
      les bois au loin baignés de molles ondes,

      A la lumière
      tiède offrent des larmes blondes

      Et les
      parfums joignant leurs baisers autour d’eux

      Semblables à
      des coeurs, s’envolent, deux à deux.

      Quelque chose
      d’ardent habite son haleine ;

      Elle lui dit
      sans fard : « je m’appelle Solène. »

      Ô comme dans
      le sein confus du paysan

      S’entrouvre
      un arc-en-ciel et fertile et grisant !

      Puis les
      regards, les mots deviennent plus complices ;

      Le silence
      compose un bouquet de délices ;

      Ils se sont
      tant frôlés, devinés qu’en ce jour

      Une promesse
      monte en chapelet d’amour.


      L’été règne
      ; le vent hume les herbes chaudes.

      L’appel à
      vivre bout sur des lits d’émeraudes.

      Que de fois
      l’un et l’autre, aux replis d’un bosquet,

      Ont, corps à
      corps, fait tendre un simple nid coquet.

      Maintes
      vignes là-haut jusqu’au flanc des collines

      Gonflent
      leurs vaisseaux verts pleins d’ardeurs cristallines

      Et les rires
      poudreux du soleil conquérant

      Fusent parmi
      l’eau claire où galope un torrent.

      Dès le
      matin, pendant que l’émoi le soulève,

      Mathieu prend
      sa besace et promène son rêve

      Des coteaux
      semés d’ocre aux plaines de velours

      Dont les
      vergers tremblants explosent de fruits lourds.

      Fut-il jamais
      soldat plus fier dans l’aube hellène ?

      Il emporte
      avec lui l’image de Solène,

      Où qu’il
      aille, en tout lieu, par les chemins lascifs

      Qui la voient
      tournoyer devant ses yeux pensifs.

      Admirable
      semeur, éternel patriarche,

      Le sang du
      monde coule au rythme de sa marche ;

      Et les
      Jeanlaines vont, lignée aux chiffres d’or,

      Ajouter une
      perle à leur divin trésor…

      Mais quoi ?
      Rien tout à coup ; ce n’est qu’une aventure

      Sous le
      regard muet de l’aveugle nature ;

      A peine un
      engouement chez elle passager,

      A Neuille où
      sa grand-mère avait pu la loger ;

      Ensuite la
      frivole au gré de ses toquades

      Pour
      d’illusoires jeux cultivés en cascades,

      Doit
      retrouver bientôt – perfide coup de poing ! –

      Les
      bourdonnements creux de quelque ville au loin.

      Est-il homme
      pourtant avec lequel on joue ?

      Le malheur
      l’a frappé comme un coeur mis en joue.

      Ni les blés,
      ni les fleurs, ni les suaves monts

      N’auraient su
      même offrir du baume à ses démons…

      Lorsque les
      premiers froids blessent les feuilles mortes,

      Quand
      l’automne se glisse, obscur, au coin des portes,

      Que les
      nuages noirs dans leur cortège amer,

      Ecrasent le
      pays d’un avant-goût d’hiver,

      Pareil au
      claquedent privé de toute enseigne,

      Mathieu n’est
      déjà plus qu’une douleur qui saigne,

      Une âme
      loqueteuse, un Jeanlaines perdu


      Qu’un soir,
      près de sa ferme, on découvre pendu.

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    • Auteur
      Réponses
      • #7079932
        Avatar photoSybilla
        Maître des clés
          • Sujet: 17945
          • Réponses: 198553


          Bonsoir Cher poète Thierry,
          J’avais déjà lu et écouté ta magnifique poésie bouleversante, mais les impressions restent les mêmes !C’est poignant !
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          Belle soirée Cher Ami poète Thierry !Toutes mes amitiésSybilla

          🪶 Signature de la plume

          Le r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)

        • #7079977
          Pipo
          Membre Oasis
            • Sujet: 15
            • Réponses: 148

            Bien que ta poésie soit jolie à lire. Elle est trop espace, ce qui devient long. Mais rien ne change pour sa tristesse.

            🪶 Signature de la plume

            L'Pipo.

          • #7080005
            Avatar photoIsabell
            Modérateur
              • Sujet: 221
              • Réponses: 7779

              Beaucoup de belles images en votre écrit poignant  !Merci pour ce touchant partage. 

            • #7080153
              Avatar photoLyria
              Membre Oasis
                • Sujet: 249
                • Réponses: 15022

                ThierryCABOT,
                Un poème très émouvant et d’une très belle écriture. La fin nous surprend et nous attriste beaucoup car on a d’abord l’impression d’un amour partagé et on ne pense pas que la fille soit si frivole. Mais contrairement à elle Mathieu est très épris, peut-être de trop car la chute du dernier vers nous prouve qu’il est malheureusement inconsolable
                Amitiés sincères, bisous

                🪶 Signature de la plume

                Mes recueils de po?sies et de nouvelles publi?s aux ?ditions Amalth?e.

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