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L’institutrice

  • Ce sujet contient 1 réponse, 2 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Avatar photoSybilla, le 15-10 23:01.
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    Avatar photoPalmier
    Membre Oasis
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      A la mémoire de ces maîtres d’école qui, au XIX° et au début du XX° siècle, vouèrent leur vie à l’Instruction Publique et en souvenir particulier des sœurs Dupeyron, mortes dans une tourmente de neige, qui ont directement inspiré cette nouvelle.

      LA FEMME QUI INSTRUISAIT LES ENFANTS

      (L’institutrice)

      Dernier quart du XIX° siècle

      1

          Vous m’avez demandé, monsieur, quelle pouvaient bien être les différences profondes de mentalité entre cette époque et celle que nous vivons ?
          Eh bien, je vais vous raconter une histoire qui dit bien ce qu’elle veut dire.

      *  *  *

      Elle s’appelait Berthe, monsieur. Elle devait avoir quinze ou seize ans lorsque le pasteur des hauts cantons, favorablement impressionné par l’ouverture d’esprit et l’intelligence de la jeune paysanne, lui prêta des livres afin qu’elle apprenne à lire, à écrire, à compter.
          Berthe étudiait tout cela avec application, quand elle en avait le loisir, c’est-à-dire le plus souvent, en gardant ses brebis dans le serre.
          Le pasteur venait tous les mois, vérifier les connaissances de Berthe et lui donner des explications supplémentaires ou nécessaires. Il lui dispensait des dictées remplies de pièges orthographiques aussi nombreux que des « mines sur les plages du Débarquement » selon le mot de Marcel Pagnol.
          La jeune fille se tirait souvent de ces exercices avec honneur, tant et si bien que le pasteur finit par convaincre les parents de Berthe qu’il serait peut-être souhaitable de l’envoyer passer  un examen comme le Brevet supérieur, ou Brevet de capacité. Cet estimable et vénérable diplôme pouvait en effet faire de vous, en ces ères reculées de la fin du XIX° siècle, une maîtresse d’école, bref une institutrice.
          Et alors, ainsi que vint le dire un jour le brave pasteur aux parents de Berthe en parodiant sans le savoir le Père Cabanel de Léo Larguier, avec ce diplôme et ce poste, appointé par l’Etat, « Adieu ! La misère ! »
          Convaincus par la logique de cet implacable raisonnement, le père et la mère de Berthe, après bien des hésitations et une mûre réflexion, autorisèrent leur fille à « faire des études », sous la direction du pasteur, à la seule condition que « cela ne lui ferait pas perdre son temps et qu’elle continuerait à garder ses troupeaux tout en lisant ses livres. »
          Quand le pasteur jugea qu’elle était prête à subir l’examen, quelque deux ou trois ans plus tard, il fallut aller le faire à Nîmes.
          C’était une véritable expédition, mais cette affaire arriva à plusieurs jeunes gens des hautes Cévennes en cette fin du XIX° siècle où l’instruction publique avait été mise à l’honneur et à l’ordre du jour par un certain  Jules Ferry, dont il est devenu politiquement correct de se gausser, voire même de médire par les temps qui courent !
          La même aventure arriva en effet à la grand-mère du poète grand-combien Léo Larguier, membre de l’Académie Goncourt, qui parle ainsi de « la chère vieille qui m’apprit à lire. »
      « … quand on crut qu’elle en savait assez, elle alla concourir à Nîmes pour obtenir le fameux Brevet. Un voisin se rendait justement au chef-lieu avec sa carriole ; elle s’assit à côté de lui, le fichu de grosse laine tricoté par sa mère sur un corsage tissé et cousu par elle, sur une pauvre robe de filoselle, taillée comme devait l’être celle d’une serve du XIII° siècle, et, dans un panier, elle emportait une grammaire française, du pain noir, quelque arithmétique, des œufs durs, une Bible et des fruits.
      A Nîmes, elle but du café pour la première fois de sa vie et, dans la chambre d’auberge où elle était descendue, elle passa la nuit à lire sa grammaire et la Bible, si seule et si désemparée que tout se mêlait dans sa tête, qu’elle ne savait plus si c’était C.V Boiste, ancien avocat auteur du Dictionnaire Universel de la Langue Française qui avait dicté à Moïse la Sainte Loi, ou bien si c’était Dieu qui avait légiféré au sujet des adjectifs pronominaux indéfinis… » 

          Ce fut à peu près ce qui arriva à Berthe. A cette époque, avec le diplôme en question, on pouvait devenir institutrice.  
          Ce qui ne fut pas le cas de la grand-mère de Léo Larguier qui retourna garder ses moutons. Mais ce fut le cas de Berthe.
          A cette époque, la Loi Guizot stipulait que toutes les Communes devaient financer une école pour les garçons. Pour une école de filles, il fallait que la Commune compte plus de huit cents habitants.  
          Berthe fut donc nommée institutrice attitrée et appointée de l’une de ces nombreuses Communes des hautes Cévennes, immenses par la superficie et minuscules par le nombre d’habitants.

      2

          La toute récente inspection académique nomma Berthe institutrice titulaire, tout là-haut, dans une de ces communes où l’habitat reste très dispersé, où l’École et la Mairie se trouvaient quasiment dans la même pièce du même bâtiment communal, car il n’y en avait pas d’autre.
          Les garçons venaient tous à pied de leur mas. Et souvent de très loin. Ils venaient assez irrégulièrement. Soit parce qu’en plein hiver, le temps ne le permettait pas, soit parce qu’on avait besoin d’eux au mas pour un travail urgent.
          C’était comme ça autrefois dans nos montagnes. Moi qui vous parle, mon propre père avait à peine appris à lire et à écrire. Il n’en avait pas eu le temps, entre le mas, la mine et puis la guerre… tout lieu où un abécédaire n’était pas l’outil le plus utile…

      *   *   *

          Berthe partit donc un jour d’automne de son mas natal pour gagner la sainte cime d’un serre désert où un minuscule village subsistait comme une oasis. C’était Ayguelongues. Il est abandonné depuis longtemps aujourd’hui.
          Il y avait là quatre ou cinq mas regroupés sur une faible superficie. Cela suffisait à fédérer tout autour en une seule Commune une vingtaine d’autres mas isolés et dispersés sur de grandes distances.
          Berthe partit à pied par les drailles du serre qu’elle connaissait comme sa poche. Elle portait un baluchon où sa mère avait rangé quelques vêtements, un gros gilet et un châle noirs, en laine rude tricotée, avec une demi-miche de pain, du fromage de chèvre et quelques pommes « rougettes ». Dans une sacoche, elle avait mis son abécédaire, son petit livre d’arithmétique, sa  grammaire française et un petit recueil de poésies de Victor Hugo, cadeau du pasteur.
          Pour grimper à Ayguelongues, il lui fallut presque deux heures. Mais Berthe avait l’habitude. Loin de l’impressionner, cette promenade dans les serres natals lui plaisait au contraire beaucoup, en cette belle matinée d’automne où elle commençait ainsi sa courte carrière d’institutrice.
          Elle fut accueillie au village par le maire, un fermier venu d’un mas voisin, qui n’habitait donc pas sur place. Cet homme aux cheveux blancs et à la moustache blanche la reçut dans la salle du Conseil, qui devait aussi lui servir de salle de classe.
          Cette pièce se situait au rez-de-chaussée d’un bâtiment antique, vaguement rénové, qui avait dû longtemps servir de grange. La pièce avait été nettoyée, on avait refait le sol en terre battue en posant par-dessus un dallage de lauzes. On avait chaulé les murs, installé une grande table rectangulaire bordée de deux bancs. Aux murs, où ne trônait pas encore le buste sacré de Marianne, Berthe fut toute surprise de découvrir un tableau noir constitué sommairement de planches assemblées que l’on avait enduites de peinture noire. Sur la petite table qui devait lui servir de bureau, le maire lui montra quatre bâtons de craie, à section carrée, au toucher savonneux.
          — C’est tout ce que j’ai pu trouver pour commencer, dit le maire. Economisez la craie quelque temps. Je dois descendre en ville avec ma charrette d’ici une dizaine de jours pour affaire et je ramènerai de la craie, des crayons, des ardoises, du papier et de l’encre, des plumes et des porte-plumes. Prenez-en soin, car la Commune ne pourra pas en acheter d’autres d’ici le budget de l’an prochain.
          Pour vos élèves, il y aura six ou sept garçons en tout qui viendront dès qu’on les aura prévenus de votre présence. Les filles, on n’est pas obligé de les accueillir, mais si par hasard elles viennent, vous les prendrez aussi !
          Berthe approuvait de la tête, vaguement inquiète de la responsabilité nouvelle qui lui tombait dessus. Elle regardait la pièce avec une attention accrue. Elle aperçut la fenêtre, s’en approcha. La bâtisse se trouvait perchée à flanc de montagne et on découvrait par cette ouverture un horizon d’espace et de serres.
          — C’est plein sud, dit le maire qui l’avait observée. Vous aurez un bon éclairage et du soleil toute la journée.
          Dans un angle se trouvait une vieille cheminée à feu ouvert.
          — Vous aurez aussi un petit peu de bois de chauffage, ajouta le maire qui suivait le regard de la jeune fille. Mais vous pouvez ramasser du bois mort sans aucun problème sur toute la Commune.
          — Anarai n’en quère ! dit Berthe en patois et à dessein. J’irai en chercher.
          Le maire haussa les sourcils.
          — Parlàs lo patoès ! s’exclama-t-il. Vous parlez le patois !
          — Lo parle e lo comprène ! répondit Berthe en souriant. Siè nascuda aqui dessota ! Je le parle et je le comprends ! Je suis née là-dessous !
          — Aqui dessota ? demanda le maire. Là-dessous ?
          — E oi, pròtche Barra ! Eh oui, près de Barre ! 
          — Alors, sès d’aici ! Cranissieo totès d’avèdre coacun que venguesse de luen ! Alors, vous êtes d’ici ! Ils avaient tous peur d’avoir quelqu’un qui vienne de loin !
          Berthe rit.
          — Siè pàs de luen, mai me cao dos oras per venir aici ! Ara, podès me dire ente vòo restar e ente vòo me jaire ?
          Je ne suis pas de loin… mais il me faut deux heures pour venir ici ! Maintenant, pouvez-vous me montrer où je vais loger et dormir ?
          — Venez ! dit le maire.
          Il sortit et monta un étage par un escalier de meunier en bois massif, la jeune fille sur ses talons. Arrivé en haut, il ouvrit une porte avec une clé qu’il tendit ensuite à Berthe.
           — Vous êtes chez vous, lui dit-il en s’effaçant pour la laisser entrer la première.
          Elle prit la clé et entra dans une soupente où on avait aménagé un petit logement de deux pièces : une cuisine sommaire et une chambrette, dont les cloisons étaient de bois, posées sur un plancher de lattes épaisses.
          On avait monté là un lit coffre ancien, muni de portes que l’on pouvait fermer pour avoir plus chaud l’hiver, et dans lequel on se couchait en chien de fusil.
          Un broc et un arrosoir gisaient dans un coin de la cuisine au-dessous d’un évier,  creusé dans une pierre monolithe, pourvue d’une bonde par laquelle un tuyau de zinc évacuait les eaux usées vers l’extérieur. Une petite table occupait le centre de la pièce.
          Dans un angle, Berthe remarqua la  toute petite cheminée construite sur une lourde pierre de taille ! C’était là qu’elle devrait faire cuire ses aliments. Un meuble qui tenait du buffet et de la huche à pain finissait de meubler la cuisine. Berthe y découvrit une vaisselle rustique et sommaire.
          — La source est juste derrière ! s’exclama le maire.
          Berthe fut ravie.
          Le maire, satisfait, ajouta :
          — Le conduit de la cheminée d’en bas passe juste à côté du lit. Ça vous fera de la chaleur !
          Lorsqu’il la laissa, Berthe lui dit :
          — Pensez à mon matériel pour la classe, monsieur le maire !
        
          Le maire lui sourit et s’en alla à grands pas.
          C’est  ainsi que Berthe commença sa vie d’institutrice publique dans les hautes Cévennes.

      (A suivre)

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      Alain

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          Bonsoir Cher poète Alain,

          Je suis enchantée par ma lecture !

          C’est une merveilleuse histoire sur cette jeune paysanne qui grâce à l’instruction qu’elle a acquis devient une institutrice !

          A cette époque, ce devait être un très bel événement et quelle joie pour elle et sa famille !

          Superbe !

          J’ai hâte de lire la suite !

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          Belle soirée Cher Ami poète Alain !

          Toutes mes amitiés

          Sybilla

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          Le rêve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)

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