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L’Institutrice (fin)

  • Ce sujet contient 2 réponses, 2 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Avatar photoPalmier, le 17-10 05:19.
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    Plume de platine
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    Avatar photoPalmier
    Membre Oasis
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      4

      Il était presque trois heures du soir. Berthe sortit sur le pas de la porte pour observer le ciel.

          — Il me faut deux heures pour grimper, dit-elle. Je vais partir tout de suite. La neige est fraîche, elle n’est pas gelée, je marcherai convenablement. Allez ! Je pars !

          Le père, à son tour, jeta un coup d’œil au ciel et aux nuages.

          — Alors, dépêche-toi, dit-il. Pour le moment, il neige peu et il n’y a pas trop de vent. Mais ça peut se gâter encore…

          Berthe n’ignorait pas que son père connaissait parfaitement le temps. Elle réfléchit un instant.

          — Je vais prendre la lampe ! dit-elle. 

          Elle prit la vieille lampe tempête : une cage de verre où elle plaça une bougie neuve. Elle mit une boite d’allumettes dans sa poche.

          — Il me faut être là-haut demain matin ! Sinon les enfants ne comprendraient pas. Je connais le chemin comme ma poche. En allant vite je mettrai moins de deux heures et il fera tout juste nuit quand j’arriverai.

          Elle rassembla ses affaires dans son panier, embrassa rapidement ses parents et partit sur le sentier enneigé.

          Pendant une bonne demi-heure, le chemin fut assez aisé. La neige tombait fine, clairsemée, emportée par un vent qui croissait sans cesse.

          Au moment où le sentier s’enfonça dans une forêt de hêtres touffue, la neige se mit à tomber plus drue.

          Le chemin devint aussitôt plus sombre, la visibilité plus réduite. Berthe pressa le pas, mais, dès qu’elle sortit de la forêt, sur les hauteurs de l’immense lande à genêt, une véritable tempête de neige se déchaîna. Des flocons, aussi gros que des feuilles d’automne, portés par un vent furieux, glacial et tourbillonnant, dégringolaient sans arrêt d’un ciel noir, épais comme de l’encre.

          Le sentier avait disparu.

          La burle et la neige tenaient tout. Malgré la lampe tempête que Berthe avait pris la précaution d’allumer dans la forêt, à l’abri du vent, on n’y voyait goutte.

          La neige aveuglait la jeune fille, le blizzard l’assommait de ses rugissements. 

          Berthe essaya en vain de s’orienter. Elle connaissait le chemin, elle en avait une longue habitude. Mais, dans cette burle glaciale qui déferlait inlassablement sur elle, il n’y avait plus aucun repère : ni montagne, ni forêt, ni lande. Le ciel lui-même avait disparu. Il n’y avait rien d’autre à faire que de continuer. Berthe choisit une direction à l’estime et puis elle marcha.

          Elle marcha des heures et des heures dans la neige qui s’amoncelait, emmitouflée dans son grand manteau noir, serrant son panier dans une main et sa lampe dans l’autre, jusqu’à ce que la bougie, consumée, s’éteigne définitivement. Elle marcha, monsieur, au-delà de ses forces et de sa conscience. Petit à petit, elle s’enfonçait dans un immense rêve intérieur peuplé de grandes assemblées d’enfants et de brebis auxquelles elle devait à tout prix enseigner le français, la grammaire, l’arithmétique, les accords des participes, les épithètes, les attributs, la règle de trois…

          Elle rêvait en titubant dans ce noir absolu d’où dégringolaient des milliards de flocons de neige. Elle rêvait devant cet immense tableau noir, où elle inscrivait les règles matinales de morale et de conduite, avec une craie blanche étincelante comme le gel et la neige. Elle rêvait que tous ces enfants l’écoutaient en silence, bouche bée, les yeux brillants et il lui semblait qu’ils lui souriaient, qu’ils l’entouraient, qu’ils l’embrassaient, tandis que, lentement, sur leurs frêles épaules, poussaient des ailes d’ange. Et les plumes de leurs ailes, d’un blanc immaculé comme les flocons, lui caressaient tendrement le visage, tandis que la fatigue et le froid la couchaient sur le sol pour l’endormir enfin de son dernier sommeil.

      *   *   *

          A Ayguelongues, monsieur, inquiet de ne pas voir la jeune fille et soupçonnant le drame, le maire avait fait sonner la cloche du clocher. On s’y était relayé sans interruption pendant des heures. Mais sans guère d’espoir, parce qu’on savait que la burle  entrainait sans pitié le son de la cloche jusqu’au diable vauvert de l’immensité des serres.

          Ce lugubre tocsin des neiges sonna toute la nuit, en vain. Ils l’ont cherchée, monsieur, presque une semaine. Les gens du village, ceux d’en bas, et ses parents fous de chagrin. Il fallut enfermer son père de force parce qu’il serait mort lui aussi, d’épuisement, en la cherchant nuit et jour dans les serres.

          Et puis, ils l’ont trouvée, lorsque la neige eut un peu fondu. Elle s’était couchée au pied d’un petit bouleau rabougri. Sa tête émergeait de la neige, blanche et diaphane. On aurait dit qu’elle dormait, avec une expression de grande sérénité sur son visage.

          Sa lampe tempête, brisée, gisait à ses pieds. Quand ils l’eurent dégagée de sa gangue glacée,  ils ont vu que sa main droite était posée dans son panier où elle tenait fermement son abécédaire…

          Ils l’ont ensevelie sur place, avec l’assentiment de ses parents. Le pasteur, qui l’avait faite institutrice, vint célébrer ses obsèques.    Ils l’ont ensevelie, monsieur, avec son panier, sa lampe et ses livres. Sur la plaque posée là-haut, il y a cette inscription :

      « Berthe – Institutrice-

      Victime de son idéal à l’âge de vingt-trois ans »

          Voilà ce que je voulais vous dire en commençant ! Voilà la principale différence entre notre époque et la leur. A notre époque on se tue pour parader, pour de l’argent, pour du pouvoir, pour des croyances, et même pour rien. Mais rarement par idéal humanitaire…

          J’ai souvent réfléchi à cette vieille histoire et je tiens à vous dire une chose qui va peut-être vous surprendre. Faisons abstraction sur le fait important que Berthe était bien jeune pour mourir. C’est entendu.

          Mais, si on néglige cela, je vous affirme que c’est ainsi que je voudrais disparaître lorsque viendra la fin de mes jours, à condition d’en être conscient et de pouvoir le faire, bien sûr.

          J’aimerais avoir la force et le courage de partir un soir d’hiver, à pied, dans mon vieux serre enneigé et me fondre dans la nuit. J’aimerais marcher une dernière fois sur les sentiers ensevelis dans la neige, sans autre bruit que le son étouffé de mes pas. J’aimerais marcher une dernière fois en écoutant encore mes souvenirs chanter doucement dans ma tête jusqu’à ce que le froid me saisisse, et m’endorme, et me couche sur le sol pour l’éternité…

          Mais, nous sommes désormais séparés de cette mort-là par la civilisation. Nous sommes de futurs morts d’hôpitaux, qui ne rendent plus leur dernier soupir, mais leurs derniers tuyaux, dont ils sont bardés comme une raffinerie de cette saleté de pétrole.

          Quelquefois, quand je pense à Berthe, il m’arrive de le regretter.

      burle  : Terme local qui désigne le vent d’hiver qui déferle sur les sommets de Cévennes, comme un blizzard sibérien

      Fin

      (Nouvelle extraite de mon livre : Contes et Récits tirés de l’histoire des Cévennes)

      🪶 Signature de la plume

      Avec mes amities

      Alain

      Pour voir mon site : Mes vers a moi

      ""L'écrivain se doit à ce qui a disparu... L'écriture étant le seul lieu où donner la parole aux disparus, c'est à dire leur rendre justice"
      (Richard Millet - Ma vie parmi les ombres)

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      • #7095701
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        Avatar photoSybilla
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          • Sujet: 18672
          • Réponses: 200745

          Bonsoir Cher poète Alain,

          Tout simplement sublime d’humanité et ce, malgré la fin tragique de Berthe !

          Une histoire extrêmement émouvante et la morale évoque le véritable sens de la vie !

          Les idéaux sont un des leitmotivs de la vie.

          Mais, tous les tralalas du pouvoir et les agissements parfois malhonnêtes pour l’acquérir sont en effet à dénoncer, sans parler des agissements toxiques par la suite !

          Bravo !

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          Belle soirée Cher Ami poète Alain !

          Toutes mes amitiés

          Sybilla

          🪶 Signature de la plume

          Le rêve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)

        • #7095725
          Plume de platine
          ★★★★★☆
          Avatar photoPalmier
          Membre Oasis
            • Sujet: 2911
            • Réponses: 4978

            Merci mon amie.

            Cette histoire s’est réellement passée dans les hautes Cévennes. Deux soeurs, l’une institutrice et sa soeur qui l’accompagnait, sont mortes d’épuisement dans une tempêtes de neige.

            Je n’ai fait qu’adapter un peu leur histoire.

            🪶 Signature de la plume

            Avec mes amities

            Alain

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            ""L'écrivain se doit à ce qui a disparu... L'écriture étant le seul lieu où donner la parole aux disparus, c'est à dire leur rendre justice"
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