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Le pluriel de la mémoire

  • Ce sujet contient 6 réponses, 5 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Avatar photoSybilla, le 16-05-2022 19:31.
  • Créateur
    Sujet
  • #2693088
    Plume d'or
    ★★★★☆☆
    Avatar photoTradescantia
    Membre Oasis
      • Sujet: 480
      • Réponses: 1116

      Poème partagé par Tradescantia – création poétique en ligne

      Balançoire

      De la croisée le rectangle hanté de pâleurs
      s’attache à mes yeux à peine ouverts
      suffisant luminaire
      pour soleiller le risque
      de l’imagerie du revoir

      après si long temps carentiel
      je l’entends à nouveau
      la voix de la balançoire
      son va-et-vient qui presse les rouilles
      répète l’esquisse de la mélancolie

      elle m’est rendue
      distincte, derrière les volets clos
      l’inflexion riche de tout le temps sableux
      et je laisse son frissonnant mystère
      emplir le jardin
      gagner intact la maison
      la chambre
      se confondre avec la sentinelle de la mémoire

      puisque j’ai appris que les vents
      n’ont pas de ces forces-là
      que les enfants du village
      n’ont pas de ces intrépidités nocturnes
      qui font rouler minuit sur la pente de la rébellion
      que le confident désoeuvré
      n’a pas de ces actes cruels
      qui sursoient à l’Hadès une minute immense

      que ma douleur ne maléficie pas ainsi mes sens
      ……………………………………………………………………….

      j’abandonne la balançoire au passage de ton ombre chère
      sa persévérance muée en mélodie
      en prélude au prodige

      Et nous sommes racontés
      par une pellicule pétillante
      où fulgure un aède lacunaire

      dans la solitude d’écrire
      une après-midi d’automne
      l’amour aura sonné
      brandi ton visage

      le monstre se sera angoisseusement interrompu
      pour se travestir en hôte
      mais ta présence sans après
      aura rongé masque et costume
      exacerbé les affres

      mes cahiers implacables auront circonscrit nos jours
      j’aurai écrit notre amour cahier après cahier
      Et je ne l’aurai pas vécu

      jusqu’aux syllabes
      de ses systoles
      jusqu’aux voyelles
      de ses soupirs
      j’aurai détaillé ton personnage
      Et je ne t’aurai pas connue

      de l’emparement seul d’un trophée
      la convalescence
      la métamorphose
      je ne serais aimé qu’en lauréat
      du roman de notre amour
      et tout autour du livre triomphant
      il n’y aurait que le décret d’amertume

      Tu te seras éloignée
      de la chambre
      de la maison
      pour que derrière la pourpre épaisse des rideaux
      croisse le monstre d’écrire

      j’entendais à la brune ton corps aller
      et venir

      ton balancement
      aura diminué
      par degrés

      Puis le silence
      ô mes mains lunaires de silence
      à en dévoiler la plume désincarnée
      à en refermer le cahier
      le mouvement sans personne qui va ralentissant
      Mais quelle créature appelle
      se perd
      s’évanouit enfin
      au-delà des contours du jardin
      où l’absence libère ses sfumatos ?

      On me dira ton escalade
      de pierres comme des guisarmiers
      de broussailles comme des Erinyes
      l’équilibre perdu dans l’abîme non crié
      le visage retourné aux possibles du sang

      ô tableaux du passé
      vous surgissez sans lien
      et chacune de vos ruptures
      me détache d’elle
      ………………………………………………………………

      Renversé le vieux coffre
      épand les cahiers
      insondable
      devient l’espace silencié

      à rouvrir éperdument
      le dernier d’entre eux
      j’ai l’air de délinéamenter la merveille des ailes secourables
      son inachèvement définitif
      m’y voilà tout entier

      Le déclin de la nuit
      me rayonne sur la balançoire
      je n’interroge pas plus avant
      ni la charade d’empreintes intimidant le gazon
      ni la rose brisée comme une révérence

      je m’attelle à la lecture de notre amour
      son écriture débleuie qui court sous la date si lointaine

      Souvenir

      Dis
      de ton altitude
      où désormais le sang
      plaies et pudeurs
      tendresses et rochers mêlés
      n’est plus qu’un même sourire mystique

      dis-moi
      te souviens-tu
      de nos escapades illimitées
      sur la route des lilas

      le chant de nos coeurs
      à leurs effluves s’entrelaçant

      L’abîme des anges

      Dans la presqu’ombre de la chambre
      parmi les florilèges partagés
      ils parcouraient du regard
      le firmament de nos silences
      leurs ailes qui s’éployaient
      passaient la porcelaine
      le distant abat-jour
      s’y réfléchissait en brûlements
      attachés aux cires de nos confidences
      dans les plis de leurs tuniques
      reposait l’obscur
      et des notes
      élixir des amants
      perlaient à leurs cithares
      sous les doigts diminués sans nulle meurtrissure

      De la voie d’un ancien bisse fabulée par les neiges
      tu es entrée dans l’abîme

      ton risque avait suspendu notre complicité
      mais tu me reviendrais
      avec le poème du preux

      qu’elle fut d’outre-sanglot la phrase du téléphone
      en laquelle se condensa le héraut funèbre

      Par-delà coutures et baumes
      par-delà portraits au violoncelle
      par-delà blanc cercueil et corbillard
      cendres et lavandes épousées
      mes pas plagiant tes pas
      sur l’ancien bisse
      tout à la glace étrange de l’été
      j’ai grand ouvert le coffret laqué

      précipité les anges

      descendre encore
      et encore
      coeur vertigineux
      ravin des moelles
      profonde la douleur
      profonde
      jusqu’au mystère
      l’essence

      Et cet enfantillage entêté
      à muer le bibelot
      en vol tutélaire
      sa flagrance fragile
      en essor

      et s’il advient
      qu’une manière de brisement
      m’environne avec insistance
      je crois à l’intime visiteuse qui
      derrière l’ondulante féerie des rideaux
      arpente entre roses et lune aqueuse
      le gravier du jardin

      La Licorne de cire

      Pour aucune lueur
      même ambulancière à la tempe adverse
      pour aucune lueur
      ne s’évanouirait le présent que je t’ai fait

      tes ciseaux d’or en avaient retranché le coton
      et devant la corne torse du chanfrein
      devant le sabot de l’illimité
      tu renouvelais infatigable ta fixité

      de nos mains qui iraient s’espaçant
      s’épanouit ton vagabondage

      eux
      ils me dirent ton corps, ton visage abîmés
      ils précisèrent le masque talentueux avant le tissu natal

      elle
      extraite du papier bruissant que tu lui as souhaité
      elle paraît sur le plancher des abandons

      par le garrot imperceptiblement creusé
      elle a renoué avec la mèche

      puisque vient la nuit où j’interroge la flamme
      les coulées ravisseuses
      jusqu’au galop focal de l’aube

      La visite

      béance
      meurtrissure pierreuse
      et noire

      au saisir du fidèle arrosoir
      éprouver à nouveau le poids des enfances

      et l’eau va diamantant de sa stérile courbe
      le premier solstice de ton absence

      Arraché l’accueil
      des syllabes qui te nommaient
      mais le bleu de leur encre
      a poudré le frisson de mes lèvres

      saoule de reflets
      la mordorure de la poignée lavique
      et la clef fascine
      à ouvrir ainsi sur ces volumes sourds
      le pas s’étonne
      à franchir le seuil saisissant d’usure

      dans la chambre de nos galaxies
      les angles plient la lumière de vanille
      où se mue le vivier des ombres

      évanouis le mutique tendre
      du lit pastel
      et les armoires de nos affublements
      et le chevet des florilèges
      avec l’abat-jour propice
      au papier étoile du poème

      dans l’espace de mes yeux cillant
      ces blancheurs d’hôpital
      linges et visages
      chemises et draps
      flocons secrets du sang
      qui vont t’ensommeillant

      timbres de nos voix
      à nos gestes mêlés
      poussière de pigments et de mica

      la pulpe de mon doigt sinue
      sur les tableaux qu’on a décrochés
      pour ce fébrile amoncellement

      mais en cette jumelle vigueur
      se métamorphose ce qui se souvient
      et de leur étalement docte
      notre jardin vient à refleurir

      passerelles de pollens et d’ailes
      sur l’abîme de l’azur

      albes sentiers
      cordonnets des longues robes tissues de verts
      que dissout le repos des charmilles

      les corolles déploient
      leurs camaïeux de rose et de mauve
      dans le vent de jais qui nous échevelle

      parmi la roseraie
      où la neige et la pourpre s’harmonisent
      des effluves de tulle
      vêtent encore nos présences mythologiques

      où donc ta porte
      ton interstice
      monde d’huile et d’aquarelle
      polychromies ressuscitantes
      des journées qui adieusent leur déclin

      pure minute
      cristallise mon passage
      derrière le simulacre d’une démente

      oh! mes mains ont glissé
      sur l’image des miels
      qui repaissent les angles des cadres

      Ma supplique devient la coupe de soir
      liqueurs soufrées safranées des fenêtres
      l’obscur tempo de l’homme s’y grise

      la leucémie te silhouette
      sa craie va constellant un ciel

      ces voix de luminaires
      tout voilés d’ailes et de toiles
      aux confins de l’instant
      j’écoute sans apprendre
      les noms des rues qui
      du jardin
      me distancent

      son vieux bassin longtemps blanchoie
      de sa pendante larme de pierre

      Lumière

      Sur le bord d’un chemin où la cité renonce
      à travers les roses qu’inépuisablement
      l’affliction ou l’espérance ou l’indicible
      amoncèlent alentour d’une pietà
      une flamme jamais ne s’éteint

      Tantôt palpitante dans les corolles rouges
      dans un prégnant effluve tantôt immobile
      elle est semblable à ton dernier regard
      qui demeure en mon respir
      et dont mon sang s’étoile

      Partage de l’arc-en-ciel

      La neige oblique exagérait
      reblanchissant toujours
      le courbe sillon de vitre
      supplié par mon gant
      pour revoir le rose et l’or
      sous lesquels s’étendait ta dépouille
       
      où le corbillard s’évanouit
      convergeait la cité de flocons
       
      soustrait fantomal à la collation des autres
      j’ai cherché un chemin insolite
      une venelle encline au vague du sang
       
      mes repaires mes axiomes
      mes écoles mes étais
      la polychromie de la mémoire
      dans le creuset de la déréliction,
      j’écoutais le soliloque du sombre
       
       
      Avril sur les éreintements
      revint ruisseler
      et chaque goutte réfracta la lumière
      à l’aune de ma propre dispersion
       
      par cette même effervescence
      qui t’avait fait ouvrir ta maison
      à l’étranger filouté
      et déployer tes nourritures
      sur le grand lys de la nappe
      et border le lit frais
      parmi les candeurs de la chambre cédée
      par cette même munificence
      l’arc septuple se partageait
       
      violet rendu à la laine de la couverture
      minutes merveilleuses des sommeils coïncidés
       
      le signet du florilège retrouve l’indigo
      le long duquel un poème mire les amants dans sa licence
       
      le bleu retourne à l’encre des billets
      et aimer enlumine le manuscrit des bagatelles sacrées
       
      au seuil de la gare ton bagage fige cette restitution du vert
      et par-dessus, l’un pour l’autre, nos tout premiers regards
       
      avec le cerf-volant sur l’allégresse de Zhoushan
      renouent les arabesques du jaune
       
      grands rideaux fermés qui vont se rallumant
      aubes et midis s’orangent en nos paresses impeccables
       
      le foulard sur ta gorge refait son beau nœud de rouge
      cependant qu’à travers décembre se réunissent nos mains
       
      lent effacement de l’arc
      prononciation sidérante
      de chaque souvenir
       
       
      Ô jardin !
      aux confins de l’éperdument de la vagabonde
       
      on s’y divertit dans un silence essentiel et ravissant
      on y tourne un jouet
      disque blanc
      qui ralentit
      jusqu’à la réapparition colorée de sept angles égaux
       
      à l’émerveillement des enfants
      au recommencement du geste menant des couleurs
      au blanc
       
      du blanc de la neige
      à l’ombre du soir qui borne
      j’accepte le charme impérieux des métamorphoses

      Tradescantia

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    • Auteur
      Réponses
      • #3377793
        Mascotte d'Oasis
        Avatar photodolores
        Membre Oasis
          • Sujet: 5309
          • Réponses: 62920

          Bonjour Tradescantia,

          J’ai mis la matinée et cet après midi pour enfin tout lire
          Un profond poème qui m’a ému
          Un amour qui va et vient comme la balançoire du jardin qui ne cesse ce va et vient
          Était-ce un peintre ce grand amour à peindre les fleurs du jardin
          Et au bout du monde Zhoushan, île chinoise ?

          Puis les enfants qui jouent au cœur de cet Empire

          Les cahiers savent ce qu’il en est de votre histoire vous la contez d’une manière à me faire perdre le fil
          Mais ce que je crois c’est que la mélancolie vous berce depuis si longtemps …Qu’en est-il de ces métamorphoses ?
          Aujourd’hui je pense que vous vivez pour vous et que la mémoire est ce puits sans fond du souvenir

          Une belle histoire tout simplement que j’ai fini par apprécier …

          Bonne soirée amitiés

        • #3377795
          Mascotte d'Oasis
          Avatar photoAncielo
          Membre Oasis
            • Sujet: 2541
            • Réponses: 20308

            Un bel univers que j’ai aimé à travers ces vers. Bravo

          • #3377823
            Plume d'or
            ★★★★☆☆
            Avatar photoTradescantia
            Membre Oasis
              • Sujet: 480
              • Réponses: 1116

              Le BonJour auroral à vous, lectrices et lecteurs, et ma Gratitude toute naturelle pour avoir visité une mémoire humaine au pluriel…

              … Je reçois avec bonheur cette rencontre, cette alliance… ce mariage de mots : inventivité & sentiment, énigme & sensibilité… Nos gestes-en-poème m’apparaissent en effet comme une perpétuelle quête d’équilibre et d’harmonie entre ressentir et trouver, entre le mystère d’être et l’émotion de vivre, le bouleversement d’aimer et la fascination de l’exprimer…

              Il y a là quelque chose de taoïste, où Yin et Yang, au fort de leurs mêlements, veillent cependant à ne point l’emporter l’un sur l’autre…

              Tradescantia

            • #3377870
              Webmaster
              Avatar photoeolienne
                • Sujet: 1579
                • Réponses: 57412

                J’ai le plaisir de t’annoncer que toute l’équipe d’administration d’Oasis a élu une partie de ton poème  »coup de coeur ».

                Il sera mis sur la page d’accueil du site jusqu’au prochain  »coup de coeur ».

                Il sera également mis dans le recueil  »poèmes nominés » pour y rester définitivement !

                Toutes nos félicitations

              • #3377917
                Plume d'or
                ★★★★☆☆
                Avatar photoTradescantia
                Membre Oasis
                  • Sujet: 480
                  • Réponses: 1116

                  Bonjour eolienne…

                  … Vespérale découverte émue de votre message… de cette fascinante illustration qui, avec ses nuances de céladon et d’émeraude, me donne un coup heureux, un espérant coup en plein coeur… La jeune femme si chère que concerne de près le pluriel de la mémoire… aussi légère en effet, aussi diaphane, aussi fragrante… en effet aussi fugitive qu’une rose… Malgré désormais l’absence de son enveloppe corporelle, Elle, qui revient parfois si mystérieusement raviver la balançoire des jours insouciants, se fait un peu plus présente encore au plus fort de mes souvenances…

                  Gratitude grande à votre Oasis pour l’avoir ressenti et imagé et illuminé ainsi…

                  Tradescantia

                • #3377920
                  Administratrice
                  Avatar photoSybilla
                  Maître des clés
                    • Sujet: 17854
                    • Réponses: 198274

                    Bonsoir Tradescantia,

                    Un pluriel de la mémoire fort touchant en tous tes vers magnifiques qui sont bouleversants d’émotions !

                    Douce soirée cher ami poète!
                    Toutes mes amitiés
                    Sybilla

                    Le r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)
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