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BONNE PÊCHE 13
ET LA NUIT
Elle n’a pas besoin de savoir, elle sait. Que c’est sans issue. Que c’est lui qu’elle veut. Dans trois jours, elles seront parties, lui va rester, et chacun reprendra le cours de son existence. Mais, mon Dieu, aujourd’hui, tant pis, elle décide qu’il est celui qu’elle espère en secret pour redonner un sens à sa vie. Laissera le soin au hasard de décider d’un avenir. Un zeste de coquetterie. Elle n’entrera pas chez lui. Pas encore. Ils se contenteront d’un hors d’œuvre épicé avant de gagner la salle du restaurant. Patience. Oui, oui, mais le repas sera quand même rapidement expédié.
Six heures. Norbert somnole, les yeux mi-clos. La literie est un champ de bataille. On n’a pas du beaucoup dormir là. La chambre est dans la pénombre, les rideaux tirés. Dehors c’est le déluge. Orage et vent, mer en colère. Le ciel est zébré d’éclairs. Ce n’était pas un bon jour pour aller à Gozo. Une pensée émue pour les copines. Une toute petite. Laure. Incroyable, fabuleux, il ne pensait pas que ça puisse exister. A peine le temps de se découvrir l’un l’autre que les voilà ‘falling in love’. Simplissime, évident, amants depuis la nuit des temps. Tendresse et volupté. Il n’en revient pas de ce qui lui tombe dessus. Quelques vers lui reviennent, de quand il était au bahut et rimait sur ses amours adolescentes :Des mots, ceux que mes mains
A l’aube claire content à ta peau
Naître au creux de tes reins
Au velours de tes lèvres
A chacun de tes jours
Je serai le matin
Ta soif de lendemainsIci et maintenant. Dans sa situation. Putain, Janda, je vais te tuer ! Lui vient un rire sans joie.
? Pierre…
Il la croyait a la salle de bain ; en fait elle était là et il se rend compte, atterré, qu’il a du réciter tout haut. Elle le regarde, un peu désemparée. Dieu qu’elle est belle, révélée fugacement aux lueurs de la foudre.
? Qui es-tu Pierre ? Tu sais presque tout de moi et moi je ne sais quasiment rien de l’homme qui est là … J’ai peur…
Elle frissonne. Sa voix est amère.
? Qui je suis ? Quelquefois je ne sais pas moi-même. Rassure-toi, pas un pirate, ni un bandit. Ma discrétion va de pair avec mes activités. Je ne suis pas tout à fait en vacances, voilà tout. Regarde un peu nous deux, c’est fou ce qui nous arrive. Un rêve ? Un miracle ? Viens, approche que je te mange toute.
Le peignoir éponge glisse à terre et l’on remet à plus tard ce qu’il pourra livrer de sa vie. Sa vie sans elle…
Laure a regagné sa chambre pour changer de tenue. Il ouvre la baie vitrée. Un peu car elle est orientée plein est. L’orage est passé mais ça ne se calme pas vraiment. Il se coule sur la terrasse et s’abreuve de pluie salée. Le retour de Gozo doit être du sport ; le bateau est normalement attendu entre sept et huit. Il bat en retraite et s’habille pour dîner.
Un grattement léger à la porte. C’est elle :
? Je suis prête.
? Ahaaah, tu es prête ?
Elle repique un fard suivi d’un fou-rire communicatif. Dans le hall, ils ne sont pas les seuls à s’enquérir de leurs amis partis ce matin. Il règne une certaine effervescence. Débordé et un peu embarrassé, le personnel de la résidence finit par annoncer que le bateau n’a pas repris la mer, vu les conditions météo. Ce sera pour demain tôt. Tout le monde sera hébergé sur l’île sœur dans les meilleures conditions. Donc, pas d’inquiétude, tout va pour le mieux. Ils sont désolés de ce contretemps. Le téléphone fonctionne, mais nous vous conseillons de ne pas vous précipiter, les lignes seraient vite saturées…
Ils échangent un regard complice : La nuit est à eux. Pauvres Henriette et Éléonore. C’est bien le cadet de leurs soucis. Et ils passent à table avec un solide appétit.
Elle a eu envie de respirer l’air du dehors. Les K-ways enfilés à la hâte, ils rejoignent le mail, serrés l’un contre l’autre, courbés contre le vent. L’estran est jonché d’algues, de graviers et de déchets improbables poussés là par les vagues. Ils sont rapidement trempés d’embruns et transis. Des mots viennent tout seuls, serait-il donc poète ? Il lui dit à l’oreille :
Cara mia,
Le temps nous est contraire
Pourtant nous avançons
Vers un pas d’horizon
Laissons du temps au temps
Cette nuit est la notre
Dans un mois dans un an
Je viendrai de l’enfer
Pour souffler sur nos braises
Et si le feu reprend
Nous ouvrirons les ailes
Et parlerons au ventIl ajoute en lui-même : si je m’en sors…Il a diablement envie de s’en sortir et pas dans un an.
Au milieu de la nuit, une sonnerie kitch vient rompre le calme de la chambre de Laure. Norbert ouvre un œil. Laure est lovée contre lui dans un total abandon. Son sommeil l’émeut au plus profond. Il décroche machinalement.
? Allo, Laurette, c’est Léo…
? Putain, t’as vu l’heure qu’il est ?
? Pierre ?
? Ben oui, Pierre.
Un silence puis un rire joyeux. Aïe, pour la discrétion, on repassera. Il réveille doucement sa compagne et lui confie :
? C’est les filles, trop tard, j’ai décroché.
Il lui passe le combiné. Il s’éloigne un peu en riant sous cape. Chuchotements : c’est l’aventure ; va bien ; c’est ça, demain. Et encore plus bas. Il n’entend plus rien mais devine tout. Il allume le chevet. Elle raccroche, rouge comme une pivoine :
? Ah, toi, quand tu mets les pieds dans le plat… J’ai pas fini de me faire charrier ! Norbert sourit :
? Tu sais quoi, je t’adore même quand tu m’engueules. »
Dix minutes après, ils ont repris la pose et dorment du sommeil du justeRetiens la nuit…
Asuivre
Parceval
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