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BONNE PÊCHE 30
LA MESSE EST DITE
Ange poireaute dans le bureau du maître, rue de la Motte. Ils se sont à peine croisés, Jean doit passer au Palais.
? Il y en a juste pour vingt minutes ; mets-toi à l’aise, j’arrive…
On apprécie bien la clim en ce début août caniculaire. Il sirote pensivement un whisky soda en faisant tinter les cubes de glace. Devant lui : les pièces du dossier, version papier, et support informatique associé.
L’heure de la sieste est passée, mais avec la route qu’il vient de se farcir, en plus sans déjeuner, il finit par somnoler. Le bruit du verrou ne suffit pas à le faire émerger. Il faut que Jean le secoue pour qu’il reprenne pied. Là je baisse, se dit-il in petto, il faut penser à la retraite…
? Hé ben, voilà ce qui s’appelle piquer un roupillon.
Il jette son attaché-case sur le bureau et s’assied en s’épongeant le front, puis se sert un grand verre d’eau pétillante.
? Vingt-neuf à l’ombre…. Alors, raconte, qu’est-ce qui se passe ? T’avais la serrure et tu as trouvé la clef ?
? Sérieux, chef, sérieux. Tu vois ces photos de Bacqueyrou le paparazzo ?
Elles montrent l’équipe de Port-la-Nouvelle. Je les ai regardées cinquante fois sans les voir vraiment. Ils sont en cavale et ce sont des ressortissants étrangers, croates et albanais ; enfin c’est ce qu’on croit et les chiens de chasses sont à leurs trousses. Et puis là, je ne sais pas, ça doit être le bon air d’Amélie et les Pyrénées, mon regard s’est accroché sur la binette de ce René Kovacs. D’un coup, elle a pris un air de famille.
? Bon, OK, tu as pensé à quelqu’un que je serai censé reconnaître ?
? C’est un peu ça, parce qu’il fait remonter à un sacré bail. Tiens, plugge ça sur ta bécane, qu’on agrandisse.
Bientôt, la série de photos est à l’écran, et ils sélectionnent la tête de Kovacs en king size.
? Effectivement, il me semble que…
? Cherche bien, le CNEC, Collioure et la Yougoslavie, 1992-93, quelqu’un qui nous a causé pas mal de soucis….
? Roland Coudreau! Ils ont parlé d’une seule voix.
? Bon sang ! Tu as raison. Ma main au feu que c’est lui.
Et les souvenirs d’affluer, nets et précis. C’est sur que ce mec les a marqués, tous les deux. D’abord en formation : une tête brûlée, mais avec des relents vicelards qui mettaient mal à l’aise. Quelques rixes étouffées et un soupçon sur des munitions évaporées. Et plus tard en opération en Bosnie. Dans la section de Dano. Comportement dangereux, mettant en danger ses coéquipiers, et enfin le pompon avec la mort de Serge. Toujours le bénéfice du doute. Il finira par tomber.
Sur une présomption de trafics, et ils étaient nombreux dans le bordel ambiant, sans omettre la dénonciation timide d’un comportement de soudard. Là, c’en est trop. Comme on faisait couramment dans la Grande Muette, on règle ses affaires en interne. Soit en opération, ou alors aux arrêts, traitement de faveur, sa démission extorquée. Puis son évasion, avec des complicités externes. Et qui était en charge de tout cela ? Et content de le faire ? Capitaine Ange Danesto. Tu me le payeras mon salaud avait-il proféré entre autres menaces, avant de disparaître dans la nature.
Ils restent silencieux un moment, puis réagissent devant ce qui devient certitude. Pas suffisant in fine. Il serait bon de confirmer avec des éléments concrets. On peut retrouver toutes les données anthropométriques dans les archives de Collioure. Il faudra seulement avoir la chance de retrouver ses empreintes sur ce qui reste de la société Jason. Elles ont sans doute été relevées, mais par sécurité, et avec l’aide de la secrétaire, refaire un passage plus ciblé. Les consignes sont données. En attendant un retour espéré du jackpot, ils décident d’aller dîner. Un resto discret dans la vieille ville. Dano a la dalle. Il s’épanche sur le sujet en grignotant les amuse-gueule :
? Tu comprends, Jean, c’est plus qu’important pour moi, en dehors des considérations de service.
? Te fatigue pas, je commence à piger.
? Le scenario peut se compléter : pourquoi le Janda n’a pas été simplement liquidé le 12 juin, date de sa sortie du Pégasus ou le 13, après l’attaque du chalutier, et donné aux poissons.
? Parce que le père Coudreau, ça fait un moment qu’il t’a reconnu à Sanary. Il tient là sa revanche. Il va te refiler le bébé et mettre le souk dans le Service.
? Plutôt dans les services. Je suis convaincu qu’il m’a logé en tant que Danesto et pas comme agent. Comment aurait-t-il pu ? Nous ne nous sommes jamais vus, le Jandalby et moi. Ici, je suis connu comme retraité de l’armée. C’est donc bien une vengeance personnelle dont il s’agit. Si je n’étais pas de la Maison, je serais probablement en tôle et dans de sales draps.
? Je vois très bien la scène. Il te repère à la jumelle, peut-être par hasard, en train de mouiller tes casiers et saisit cette occasion inespérée. Janda, qu’il tient au frais, est proprement trucidé, et ils viennent nuitamment garnir ta ligne.
? Dis-donc, tu as raté ta vocation. Ils doivent t’attendre à Cinéccita… mais ça doit être à peu près ça.
? Si on arrive à confirmer, ça élimine de facto l’hypothèse d’un ‘ami’ de la Maison qui nous aurait donnés, Janda et moi… Je t’avoue que je préfère nettement. En attendant, on peut déjà en causer à De Chervieux et je complète mon rapport de synthèse. Je reste dans le coin, au Novotel.
Ils se concentrent sur le repas, excellent d’ailleurs, JP a le chic pour dénicher les bonnes tables…Au dessert, il balance d’un air réprobateur :
? Tu n’as rien à me demander d’autre ? Je ne sais pas, moi, des nouvelles de madame Bénédicte Lascher, par exemple.
Ange se renfrogne, le regard qui botte en touche.
? Je ne t’ai rien demandé, car s’il elle avait des problèmes, tu n’aurais pas manqué de m’en parler.
? Je vais t’en donner quand même, de ses nouvelles. Tu m’as demandé de veiller sur elle, je l’ai fait. A part des soucis administratifs que je me suis fait un plaisir de régler et le père Rudel qui ne voulait pas renoncer, que j’ai fait mettre au pas, elle va bien. Si l’on peut dire. Elle peint beaucoup : toujours la Galinette avec un mec dessus, tu saisis ?
? Écoute, JP, j’aimerais éviter le sujet et boucler la mission.
Pas très convaincu, JP. Il n’insiste pas et ils se séparent.
Finalement, en quarante-huit heures, la preuve attendue est faite : on a bien les empreintes concordantes de Roland Coudreau, alias René Kovacs.
Adhémar a fait part de sa satisfaction : du bon boulot, a-t-il dit. Il va pouvoir calmer Qui-vous-savez. Il délègue son adjoint Bruno Courtade pour un dernier point à Lourmarin avec bien sur, Marc de Chervieux, Jean Pelard et Danesto. Le dossier est maintenant complet. Les commentaires ne portent que sur des détails. Il faut dire que les développements ultérieurs, Dano n’en a plus rien à cirer. Il est à la fois soulagé et amer. Quel gâchis ! Dix ans de sa vie foutus en l’air. Finalement il a gagné, ce fumier de Coudreau. Et ce ne sont pas les prouesses culinaires du Chef du Clos des Oliviers qui vont le consoler.Il est amer , le Dano…
A suivre
Parceval
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