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[/url]Quand Jacques disait…
Dans le froid de ce matin d’hiver, le pas pressé, Jacques lui rend visite comme très souvent à l’heure où le soleil pâle effleure le jardin de Mary. Éparpillés quelques bouquets fraîchement déposés, une palette de couleurs qui égaye ce parterre figé. Il s’assoie tout près d’elle en ce samedi de janvier et caresse le marbre glacé où ses yeux reposent depuis trois mois. Comme toujours, il lui parle encore et encore et qu’importe si ses paroles s’envolent dans l’air vif du jour…Aujourd’hui, il va la surprendre et je crois bien qu’elle sourira d’étonnement. Elle aura raison, ce n’est pas habituel car il paraît qu’il va lui offrir un poème. Lui, l’homme qui ne sait que travailler de ses mains, la terre étant son univers mais il s’est essayé aux mots pour elle. Elle les aimait tant et quand elle lui lisait, il lui avouait que parfois il ne comprenait pas tout mais il était si fier. Venant de son Irlande natale, elle avait posé ses valises en France par amour mais aussi comme une évidence dès ses premiers pas posés sur le sol de cette campagne qui captura son cœur. Elle très cultivée et lui qui cultivait formèrent une famille et deux enfants virent le jour, Céline et Sébastien. Mary travaillait en ville, peignait, écrivait et dévorait tant de livres tandis que Jacques semait, labourait et parlait de tout et de rien avec ses animaux qui eux ne le contredisaient jamais. Quelquefois, il s’était senti coupable qu’elle s’enterre ici mais il ne lui en avait jamais fait part. Leur différence s’avéra être leur plus grande richesse. Leurs disputes toujours pour des broutilles se terminaient dans des draps de tendresse la nuit venue. Jacques se faisant les questions et les réponses, un étrange dialogue va naître ici, dans ce moment si intime où le temps soudain se suspend aux ailes des anges.
Alors ce matin Jacques murmurera…
Demain, c’est ton anniversaire et comme je veux être juste seul avec toi, je te le souhaite maintenant. Je t’ai écrit un petit mot alors ne pouffe pas car tu en serais bien capable juste pour masquer ton émotion! Je te connais par cœur et je n’oublierai rien de toi même quand tant années auront fui…Tu seras toujours la plus longue et la plus belle page de ma vie!
Mon amour écoutes-moi…
J’ai gravé sur la terre de mes parents
Le regard de nos vingt ans si troublant
Là où le bonheur est venu nous cueillir
Les belles histoires ne peuvent mourir.
Tes rires étaient mon plus beau voyage
Alors, je t’appelle et cherche ton visage
Au-delà de notre chère et belle campagne
Désormais seul l’écho s’avère ma compagne
On voulait longtemps se tenir par la main
Mais on était promis à un autre dessein
Les jours gris de l’hiver s’étirent peu à peu
Le destin n’épargne pas les éternels amoureuxVoilà, voilà dit-il un peu ému…
– Eh bien ce cadeau crois-moi, c’est celui qui m’en a fait le plus voir! Pas besoin d’argent mais plusieurs soirées sans télé juste à penser, je n’étais vraiment pas habitué! Je ne me plains pas mais j’en ai bavé quand même! Ne dis pas de bêtises, les larmes sur mes joues ne sont que le froid qui fait des siennes, évidement que je ne pleure pas enfin tu le sais bien! On ne va pas s’engueuler comme avant même si c’était agréable de se réconcilier maintenant la chambre n’est plus qu’une pièce glacée sans bruit, sans vêtement qui traîne, juste moi qui soupire alors je passe mes nuits sur le canapé depuis que tu n’es plus là. Bon je t’entends déjà, tu vas me dire que ce n’est pas raisonnable mais je dors, c’est bien le principal !
– Oui, je mange correctement, oui, notre Céline m’invite souvent et comme elle est encore plus têtue que toi, je ne lutte pas…Elle me sert toujours une tarte aux pommes car elle sait que j’adore mais elle l’achète au supermarché et crois-moi, rien à voir avec les tiennes confectionnées de tes mains où les tranches de pommes marinaient dans le rhum un long moment avant de cuire…Hum, j’en ai les papilles qui frétillent mais bon, je me tais et je mange.
– La vaisselle…Bien sûr que je la fais quand je peux et puis j’économise l’eau! Tu ne vas pas me le reprocher, je suis devenu écolo!
– Quant à nos chers petits-enfants…Ben, j’ai fait comme tu m’as dit, quand le jeune Lucas me demande où tu es dans le ciel, je lui dis de fixer les tâches sombres dans la pleine lune, c’est mamie qui brosse ses cheveux car il est l’heure d’aller se coucher alors il agite ses mains pour te dire bonne nuit. Tu es une magicienne de la vie et tu as raison, qu’il est doux de s’endormir dans les bras de l’innocence. Quand notre petite Lara joue à tirer ma barbe avec ses doigts de bébé, je la laisse faire! Elle a les mêmes yeux que toi et moi dans son regard, c’est toi que je vois.
– Comment? Non, je ne me laisse pas aller, je n’ai pas le temps de me raser et puis les vaches ne s’en plaignent pas! Tu es pénible parfois à vouloir tout gérer même de l’au-delà!
– Dimanche, je reviendrai avec les enfants te fleurir et t’offrir des dizaines de roses blanches pour ce qui aurait dû être tes soixante printemps. Mais avant te partir, je dois t’avouer que j’ai un peu menti: ce poème, ce n’est pas moi qui l’ai écrit, j’ai juste livré mon envie et quelques mots importants et notre vieil ami, l’instit dans sa retraite a composé ses quelques vers. Mais ça évidemment, tu le savais déjà…Quand Jacques disait, ses mots alors le réchauffaient comme une de ses belles journées de printemps où les oiseaux qui chantent accueillent une nature trop longtemps endormie et il souriait. Son visage buriné aux labeurs des champs, ses traits durcis par un manque omniprésent s’apaisaient et au fil de ses monologues, la vie revenait…
Alors, Jacques dira encore et encore au fil de ses visites quotidiennes et tissera un lien invisible et si fort avec sa Mary que la mort impuissante ne pourra rompre. Il y a des amours qui survivent bien au delà des temps et qui s’écrivent juste pour offrir tout simplement quelques instants à part qui éclaircissent un peu les ombres de l’existence.Certains ne le comprendraient pas, d’autres le traiteraient de grand fada mais lui dans sa bulle, il regarde ses paroles telle une belle dentelle qui virevolte tendrement vers l’horizon pour rejoindre un ciel peint de bleu. Il y a des silences qui parlent à qui veut bien écouter, quant à la douleur de l’absence, elle se mure dans l’écrin de la pudeur…
Un dernier cadeau de Jacques pour Mary avant de rentrer, cette chanson qu’ils aimaient tant…
Romane.
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